Non, cher lecteur, chère lectrice, je ne suis pas en train de faire une crise d’Astierite aigüe (je crois d’ailleurs qu’il serait plus juste de parler d’Astierite chronique dans mon cas). Et puis, j’écris bien ce dont j’ai envie sur mon blog, sacrebleu !
Plus sérieusement, en ces temps où des peuples crient leur soif de liberté et en meurent, où des symboles du terrorisme tombent, où nos femmes et nos hommes politiques ont leurs yeux et leurs sondages rivés sur 2012, il me semblait intéressant d’explorer l’exercice du pouvoir grâce au prisme kaamelottien.
Kaamelott, pour beaucoup, ce sont de sympathiques pastilles de 3 minutes présentant des personnages aussi attachants qu’irrésistiblement drôles. Certes, on peut s’arrêter à cette simple lecture. Mais Kaamelott, c’est bien plus que ça. Alexandre Astier a reconnu à de nombreuses reprises que cette série, parce qu’elle s’inscrit dans un passé imaginaire, permet de poser des questions sur le monde d’aujourd’hui. Et parce qu’il est question de royaume, c’est tout naturellement la question de l’exercice du pouvoir qui est particulièrement mis en lumière.
Les différents visages du pouvoir
Arthur, le juste (Alexandre Astier) Le fils Pendragon, contrairement à son père, gouverne avec le sens de la justesse et de la justice. Progressiste, en avance sur son temps, il est aimé de son peuple. Alors bien sûr, il manque de patience et est souvent de mauvaise foi, mais à sa décharge, reconnaissons que ceux qui l’entourent ne l’aident guère.
Léodagan, le tyran (Lionnel Astier) Roi de Carmélide, il a toutes les qualités du souverain autoritaire : réactionnaire, obsession de la guerre et des système de défense, amour de la torture, et pour lui un bon sujet est un sujet emprisonné ou exécuté. D’humeur constamment bougonne, il ne voit pas l’intérêt d’un merci et porte le doux nom de Léodagan le Sanguinaire. Il faut bien reconnaître qu’avec un père surnommé Goustan le Cruel, sa destinée était toute tracée. La violence est la seule manière de résoudre les problèmes et ne supporte pas son Arthur de gendre, qui gouverne vraiment « comme une gonzesse ».
En tant que chef de clan en quête de pouvoir, il accepte sans sourciller de marier sa fille Guenièvre à cet Arthur qui débarque sur l’île et qui s’avère être l’élu des dieux. Et vaut mieux être beau-père qu’ennemi ou simple chef de clan fédéré.
Lancelot, le fasciste (Thomas Cousseau) Au premier abord, Lancelot a tout du chevalier sans peur et sans reproche qui voue sa vie à servir le roi Arthur et à la quête du Graal. Mais petit à petit, on comprend que derrière ce joli masque, il se cache tout autre chose. Lancelot est orgueilleux, Lancelot est amoureux de Guenièvre, Lancelot est jaloux d’Arthur. Sa soif d’absolu et son intransigeance lui enlèvent toute empathie et toute demi-mesure.
Lancelot aurait pu être Arthur : les dieux l’avaient d’abord choisi pour être l’élu, celui qui guiderait le royaume de Logres. Mais ils ont vite senti que son âme était teintée de noirceur.
Au fil des saisons, ce personnage embrasse chaque fois un peu plus son côté obscur : il quitte Kaamelott et forme un camp financé par le roi Loth, pourriture notoire, il se laisse guider par un homme sombre et énigmatique utilisant sa haine pour Arthur en arme. Et alors que ce dernier lui donne le pouvoir, il décide de raser tout ce qui rappelle le règne de son ancien roi et traque tous les chevaliers restés fidèles au fils Pendragon.
Loth, le traître (François Rollin) Roi d’Orcanie, il s’avère être le beau-frère d’Arthur puisqu’il a la grande chance d’être marié à Anna de Tintagel, demi-soeur de ce cher Arthur. Mais ce lien de parenté ne l’empêche pas de fomenter les pires complots, bien au contraire. Il semblerait d’ailleurs que ce cher Loth n’ait jamais connu autre chose de sa vie. Et dans un épisode du Livre IV, il ne dit pas autre chose au seigneur Dagonet « Pour faire court, vous êtes ici chez les salopards, c’est admis. On n’a pas des idées bien jojos et on n’a pas peur de le dire. On fomente, on renégate, on laisse libre cours à notre fantaisie. »
Les sénateurs romains, magouilles and co Au pays des empereurs et des arènes, qui ne magouille pas ne peut pas réussir en politique. Les décisions majeures se prennent au sauna et chacun joue pour perso. L’empereur n’est plus qu’une image fantoche, seulement bonne pour les pièces de monnaie et pour faire illusion.
César, la légende déchue (Pierre Mondy) À l’époque du Livre VI, César n’est plus que l’ombre de lui-même. Reclus dans son palais, les fesses posées sur son impérial lit qu’il ne quitte jamais, l’ennui est son pire ennemi. Il ne gouverne plus rien et ne peut que repenser à sa gloire passée. Il se prend d’affection pour ce jeune Arthur et est le premier à voir la destinée qui l’attend.

Arthur, quand pouvoir rime avec désespoir
Comment gouverner lorsqu’on est persuadé de ne pas le mériter ? Telle est la question centrale posée par Kaamelott.
Arthur est le fils illégitime de Pendragon, le roi de Bretagne le plus connu et le plus craint. Choisi par les dieux, il retire l’épée de son rocher alors qu’il est tout jeune. Caché auprès d’un fermier puis envoyé à Rome pour sa sécurité, il se retrouve à 20 ans membre de la milice urbaine de la capitale de l’empire (en clair, il fait partie de la police municipale ;) ). Mais voilà, les sénateurs ont besoin de vite régler le problème Brittania qui commence sérieusement à leur empoisonner la vie et ce jeune Breton élu des dieux est la solution à tous leurs problèmes. À la suite de combines, voilà donc Arthur propulsé à la tête du royaume de Logres.
Et voilà bien le cœur de l’affaire : Arthur est persuadé au fond de lui d’usurper ce titre. Peu importe que les dieux l’aient élu, peu importe que César reconnaisse en lui un chef de guerre d’exception. Il ne dit pas autre chose à Aconia dans le Livre VI : « Quand je suis avec vous, dans cette grande maison, chez les riches, j’ai l’impression d’avoir trop de chance. Je mérite pas de coucher avec vous. Je vous mérite pas. »
Il est obligé de guider ceux qui attendent tout de lui. Alors, il fait de son mieux et tente d’être le souverain que tout le monde veut qu’il soit. Ces phrases énoncées dans le Livre V sont éloquentes : « Moi, j’ai bâti une forteresse quand même. Pour le Graal, j’ai bâti une forteresse moi. Kaamelott, ça s’appelle. J’ai été chercher des chevaliers dans tout le royaume. J’ai fait construire une grande table pour que les chevaliers s’assoient ensemble. Je l’ai voulue ronde pour qu’aucun d’entre eux ne se retrouve assis dans un angle, en bout de table. C’était compliqué, alors, j’ai essayé d’expliquer ce qu’était le Graal pour que tout le monde comprenne. C’était difficile, alors j’ai essayé de rigoler pour que personne ne s’ennuie. J’ai raté, mais je veux pas qu’on dise que j’ai rien foutu, parce que c’est pas vrai. »
Pouvoir rime souvent avec sacrifices et Arthur apprend vite la leçon. Pour lui, être roi signifie ne pas être heureux. Arthur avait un rêve : gouverner le royaume de Logres aux côtés d’Aconia, son premier grand amour et accessoirement sa première femme. Mais voilà, la vie ce n’est pas un conte de fées. En acceptant son destin, il signe la fin de cet amour. En acceptant son destin, le voilà marié à Guenièvre qu’il a promis de ne pas toucher (enfin, rassurez-vous, il se console tout de même avec des maîtresses). Lorsqu’il tombe amoureux de Dame Mevanwi, il décide cette fois de vivre cette histoire. Mais là encore, son destin se rappelle à lui et il doit une nouvelle fois y renoncer.
Alors oui, au fil du temps Arthur se désespère et glisse lentement mais sûrement sur le terrain très glissant de la dépression. Dans le Livre V, il baisse les bras : puisque les dieux ne lui font plus confiance, puisque tout le monde est persuadé de mieux gouverner que lui, et bien qu’ils se débrouillent sans lui. Oubliant le trône et la quête du Graal, Arthur ose l’impensable : être égoïste et se lancer dans la quête d’éventuels héritiers, dont le manque le ronge chaque jour un peu plus. Cette quête sera malheureusement un échec et guidé par un personnage obscur, son désespoir n’en sera que plus grand, le poussant à l’acte ultime, la tentative de suicide. Enfin, Arthur est un héros et comme tout héros qui se respecte, il se relève pour affronter le nouveau défi qui l’attend.

La place des femmes
Et oui, en féministe patentée, je ne pouvais décemment pas ne pas parler de la place des femmes dans Kaamelott et leur relation au pouvoir.
Guenièvre, la reine traditionnelle (Anne Girouard) Guenièvre n’a pas vraiment de chance : fille de Léodagan et mariée à un homme qui ne lui prête guère d’attention, sa vie est quelque peu monotone. Elle qui n’a jamais eu l’occasion de s’affirmer, elle essaye tant bien que mal de remplir son rôle de reine et se tient bien à l’écart du pouvoir. N’allez pas croire qu’elle soit insipide pour autant et elle s’affirme de saison en saison, allant jusqu’à vouloir reprendre sa liberté en suivant Lancelot dans son camp dissident.
Dame Séli et dame Ygerne, des femmes à poigne (Joëlle Sévilla et Josée Drevon) Le moins que l’on puisse dire, c’est que côtoyer ces deux personnages n’est pas de tout repos. Deux fortes têtes, qui savent très bien que les hommes gouvernent, mais qui savent tout aussi bien obtenir d’eux ce qu’elles souhaitent. Léodagan ne s’en sortirait pas aussi bien sans sa Picte de femme. Et dame Ygerne mène seule les affaires de Tintagel depuis la mort de Pendragon. Elle ne se gêne d’ailleurs pas pour signaler à son fils que sa manière de gouverner manque de fermeté.
Anna de Tintagel, reine de la vendetta (Anouk Grinberg) Demi-sœur d’Arthur, on pourrait penser que le retour de celui-ci la réjouisse. Loin de là, elle nourrit à son encontre une haine aussi intense qu’irrationnelle. Le crime d’Arthur ? Être le fils de Pendragon, l’assassin du père d’Anna. Mariée au roi Loth, elle lui voue la même haine teintée de mépris et fait passer ce traître pour le plus couard de tous. Dévorée par sa soif de vengeance, elle ne rêve que de la mort d’Arthur et s’emploie à la causer.
Dame Mevanwi, l’ambitieuse (Caroline Ferrus) Apparemment bien insignifiante en femme de Karadoc, elle prend toute sa dimension en tombant amoureuse d’Arthur et en devenant temporairement son épouse. À l’opposée de Guenièvre, elle souhaite s’imposer politiquement comme reine : assister aux séances de doléances, s’intéresser aux affaires du royaume. Elle ne veut pas se contenter d’être l’épouse de, mais veut tenir sa place. Elle y prend d’ailleurs tellement goût, qu’une fois revenue à son ancienne condition, elle utilisera un subterfuge pour approcher une nouvelle fois le trône. Mevanwi peut passer pour une opportuniste, arriviste, prête à tout. Pour moi, elle est simplement une femme moderne (et blessée) qui ne veut pas se contenter de tirer les ficelles dans l’ombre.
Aconia, l’indépendante (Valeria Cavalli) Aconia appartient à l’intellegentia romaine. Très cultivée, on fait appel à elle pour essayer de transformer le simple Arthur en chef de guerre présentable. Elle vit seule dans sa magnifique avec pour seule compagnie sa servante. Indépendante, voire recluse, elle fascine le jeune Arthur. Elle accepte cette mission par sens du devoir, mais garde sa liberté de pensée. Ce personnage m’a beaucoup touchée, car malgré sa soif de liberté, elle ne l’est pas.