Dexter : un succès dû à la fascination pour le fait divers ?

Cher lecteur, chère lectrice, une fois n’est pas coutume, ce billet colle (un peu) à l’actualité séries. Et l’actualité du mois est la diffusion de la saison 6 de Dexter sur Canal+. N’attend point de moi, cher lecteur, chère lectrice, une critique détaillée car comme tu le sais déjà, ce n’est pas le genre de la maison. Mais si tu as vraiment envie de lire une review de qualité qui en plus ne spoile pas et dont je partage tous les arguments, je t’invite à lire celle écrite par Olivier Joyard pour les Inrocks.

J’ai déjà parlé de Dexter sur ce blog à de multiples reprises. Alors, si je ne reviens pas sur cette dernière saison, que vais-je donc dire de plus ? Disons que cela fait un petit moment que j’ai envie d’interroger cette série sous l’angle de la fascination pour le fait divers. Pour ne rien vous cacher, cette idée s’est concrétisée avec l’exposition Crime et Châtiment au Musée d’Orsay en 2010. Exposition initiée par Robert Badinter et menée par Jean Clair. Je n’ai malheureusement pas pu aller la voir, bien qu’elle me parle tout à fait. Depuis que je suis enfant, j’ai toujours aimé les histoires policières où les meurtres sont légion. Gamine, j’ai dévoré presque tous les livres d’Agatha Christie et je rêvais inspectrice de choc au 36, quai des Orfèvres. Adulte, je dévore  les romans de Jean-Christophe Grangé, toujours aussi inspiré dès qu’il s’agit de décrire torture, meurtres sordides ou esprits perturbés. Bizarrement, les faits divers bien réels m’intéressent peu. Je ne suis guère adepte de ces Faites entrer l’accusé ou autres émissions bien sensationnalistes qui poussent comme des champignons sur le petit écran.

Pourquoi sommes-nous donc si fascinés par les faits divers et les pires atrocités commises par l’être humain ? Le succès de Dexter est-il intimement lié à cette soif de voyeurisme macabre ?

LE CRIME MAGNIFIÉ PAR L’ART

S’il est bien un rôle que l’on confère aux artistes, c’est celui d’être le reflet, plus ou moins déformant, de la société et de la civilisations dans lesquelles ils évoluent.

L’être humain a toujours eu une attraction pour la folie meurtrière et sa punition. Il est donc naturel que des artistes l’illustre.

Dans une interview publiée sur le site de L’Express à l’occasion de l’ouverture de l’exposition Crime et Châtiment, Robert Badinter explique que « c’est à partir de la Révolution que le crime envahit l’art. Les audiences criminelles sont en effet ouvertes au public à l’automne 1789. Jusqu’alors, les accusés étaient jugés à huis clos. On découvrait le visage des condamnés au moment de leur exécution, en place de Grève. Le changement de procédure a engendré une incroyable curiosité. On faisait la queue pour assister aux procès du Palais de justice. De son côté, la presse, en plein essor, s’est emparée des affaires judiciaires. Quant aux “canards”, ces journaux populaires illustrés, ils étalaient les faits divers les plus sordides. La publication, en 1829, du Dernier jour d’un condamné, le roman de Victor Hugo, a fait scandale. Pour la première fois dans la littérature, un criminel prenait la parole. »  « Les artistes sont fascinés, moins par la justice que par la violence. (…) À la différence des écrivains, qui déroulent un récit, ils figent l’acte criminel à un instant précis. Le saisissent dans son paroxysme. » « C’est la transgression de l’interdit qui obsède les artistes. Le sacrilège. Cette dimension terrible et secrète enfouie dans les profondeurs de l’être et qui se révèle lors du crime. »

DEXTER : DES MEURTRES ET DU SANG

Les choses sont claires dès le départ : Dexter est un tueur en série, Dexter bosse pour la criminelle de Miami comme expert en traces de sang. Tout est dit. La vie de cet homme tourne autour de ces deux éléments essentiels : sa soif de meurtre et sa fascination pour l’hémoglobine.

Le tout début du pilot ne laisse aucun doute. On découvre Dexter alors qu’il chasse sa prochaine victime en pleine nuit. On le suit pas à pas dans son macabre rituel, partageant ses pensées.

Un univers et un marketing sans équivoque et efficaces

Lorsque l’on crée une série avec un univers aussi marqué que celui des tueurs en série, il faut habiller le show, lui donner une ambiance, une identité forte. Ce qui est très bien fait avec Dexter.

Le générique : dans une série, ce qui donne tout de suite le ton et nous renseigne sur ce qui fait son âme est le générique. Celui de Dexter a été particulièrement soigné. Il nous montre la routine matinale de cet homme “flic” le jour et tueur la nuit : Dexter se prépare du café, prend son petit déjeuner, se rase, s’habille, part bosser. Mais comme Dexter n’est pas un homme comme les autres, cette routine n’a rien d’ordinaire. Tout nous est montré comme si chaque action entraîne une blessure, fait jaillir du sang, suppose une violence. Je ne vais pas vous faire ici une analyse détaillée image par image car cela vous ennuierait bien vite et puis, nous l’avons déjà fait dans le Season One consacré aux génériques. Je vous recommande également l’article signé Delphine Rivet pour le site Reviewer.

Le mieux est encore de le voir.

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Les affiches : autre élément essentiel de la communication autour des séries outre-Atlantique. Véritables vitrines de ce que sera la prochaine saison qui s’annonce, les affiches publicitaires sont très travaillées. Pour Dexter, l’idée est comme toujours de jouer sur son ambivalence homme banal/tueur en série et d’avoir une iconographie très axée sur le sang.

Saison 1

 

 

 

 

 

 

Saison 2

 

 

 

 

 

 

Saison 3

 

 

 

 

 

 

Saison 4

 

 

 

 

 

Saison 5

 

 

 

 

 

 

Saison 6

 

 

 

 

 

 

 

 

Les promos : là encore, le propos est cohérent et fait mouche. Les teasers n’utilisent pas ou très peu de scènes de la saison qui s’annonce mais nous montrent quels sont les enjeux, les interrogations face auxquels va être confronté Dexter. Il y est bien sûr toujours question de son dark passenger et l’ironie n’est jamais loin, ce qui n’est pas pour me déplaire.

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Les coups marketing : Showtime croit beaucoup en sa série phare qui lui assure régulièrement ses meilleures audiences. Alors, elle n’hésite pas à organiser quelques “coups” pour marquer les esprits et la faire connaître. Le plus célèbre date de septembre 2007. Pour lancer en fanfare la saison 2, la chaîne a décidé de faire teindre en rouge l’eau des fontaines de 14 villes dans tout le pays. Fontaines entourées du cordon de sécurité typique de la police, où était inscrits les noms de la chaîne et de la série. Des fontaines de sang, n’est-ce pas un petit peu extrême, surtout aux États-Unis où la religion a une grande place ? La chaîne n’a pa été aussi directe et s’est défendue de faire dans le sanguinolant provocateur  : le rouge a été choisi car elle correspond à la couleur corporate. Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu.

Des meurtres stylisés

Ce qui frappe dans Dexter, c’est le souci d’esthétisme, d’apporter une dimension artistique à cet univers qui a priori devrait en être dépourvu.

Tout commence avec le rituel de Dexter, pensé comme une musique, une chorégraphie totalement maîtrisées qui se répètent encore et encore. L’habit du tueur d’abord, porté comme une seconde peau. Il ne s’agit point d’un déguisement, le déguisement est sa tenue de tous les jours, celle du gars normal. Lorsque Dexter revêt son “habit de noirceur”, il est pleinement lui-même et sa façon de bouger évolue : il se fait plus alerte, plus félin, le prédateur est de sortie. Puis vient la “kill room”, l’endroit pensé et préparé avec soin par notre tueur préféré. Parées de protections plastique, ces pièces jamais choisies au hasard sont presque des tableaux. Tableaux dont l’élément principal est la victime littéralement saucissonnée sur une table, offerte à la folie de Dexter. Folie qui commence par cette coupure sur la joue pour recueillir une goutte de sang, trophée ultime. Folie qui monte crescendo avec la culpabilité acceptée par le ou la sacrifié(e). Folie qui exulte avec la mise à mort.

Mais Dexter nous parle aussi d’autres meurtres, commis par d’autres assassins. Et dans cette saison 6, les mises en scène sont particulièrement frappantes, portées par la symbolique religieuse sur laquelle elles reposent. En tant que spectateur, on en oublie presque qu’il s’agit de victimes, on est surtout frappé par la “beauté” de ces tableaux.

UNE SÉRIE AMORALE ?

Tu ne tuers point. Voilà bien un des préceptes judéo-chrétiens qui fondent nos sociétés. L’amour porté à cette série peut-il être considéré comme contraire à la sacro-sainte morale ?

L’empathie pour un tueur en série

Tout créateur de série vous le dira : si vous voulez connaître le succès, le public doit s’attacher au héros, même s’il est la pire des ordures. Car sans attachement, point de salut et la ménagère de moins de 50 ans ne reviendra pas semaine après semaine.

Une chose est certaine : malgré ses pulsions meurtrières, Dexter est sympathique, intéressant et attachant. Car une série qui prend le parti de nous mettre dans l’esprit d’un tueur en série ne peut pas prendre le risque de choisir un être totalement dénué d’humanité (en partant du principe que de telles personnes puissent exister). Dexter est terriblement humain, même s’il est intimement persuadé d’en être l’exact opposé. Comme je l’ai déjà dit ici, ce qui me frappe et m’intéresse le plus, ce n’est pas tant qu’il soit un tueur en série. Ce qui me frappe et m’intéresse le plus, c’est qu’il ignore totalement qui il est vraiment. Un monstre ? Un gamin traumatisé conforté par un beau-père qui a pensé faire au mieux ? Un mari, un père ? Un vengeur ? Chaque saison se veut un questionnement (plus ou moins réussi il faut bien le reconnaître). Et c’est bien de voir cet homme se débattre qui est si touchant. Oserais-je écrire qu’être un tueur en série est presque un détail ?

Au final, les tueurs en série bien affreux, dénués de tout sentiment, de toute émotion rationnelle sont présents dans Dexter : celles et ceux qu’ils tuent. Ils finissent dont au fond de l’océan et leurs victimes sont ainsi vengées. La morale est sauve. Mais nous montrer Dexter accomplir son rôle répond également à notre fascination pour le châtiment, autre volet de l’exposition du musée d’Orsay. Les procès, les exécutions attirent les foules, foules qui laissent parfois exploser leur haine pour ces assassins et qui se réjouissent de voir couler ce sang “impur” ou s’arrêter ces cœurs inhumains. En tant que spectateurs, nous attendons ces scènes, nous voulons voir Dexter tuer ces criminels, nous nous confortons dans l’idée que, finalement, ses victimes l’ont mérité.

Un héros sauvé ou châtié ?

Mais alors, quelle sera la fin de Dexter ? La série se terminera à l’issue de la huitième saison. Quel sera le destin de notre ange déchu ? Continuer sur son chemin, connaître la rédemption ou se faire arrêter ?

Clyde Phillips (showrunner de la série durant les saisons 1 à 4 incluse) a été très clair lors d’une master class dans le cadre du festival Series Mania en 2010 : pour lui, le destin de Dexter est assez simple, il doit finir sur la table d’exécution.

Je dois reconnaître que je ne sais guère ce que j’espère ou redoute. J’espère surtout que la fin ne sera pas bâclée. Et oui, je risque d’être terriblement déçue.

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