The Hour : naissance du journalisme télévisuel moderne

Aujourd’hui, cher lecteur, chère lectrice, je vais te parler de mon dernier coup de cœur, j’ai nommé la british The Hour. Et oui, encore une série britannique. Mais il faut bien reconnaître qu’ils sont particulièrement talentueux outre-Manche et en cette saison 2011-2012 américaine bien pauvre en surprises, cela remonte le moral.

1956. Une nouvelle émission de la BBC voit le jour : The Hour. Produit par l’ambitieuse Bel Rowley (Romola Garai), présenté par le charismatique Hector Madden (Dominic West) et préparé par une équipe de journalistes passionnés à l’image du tempétueux Freddie Lyon (Ben Whishaw), ce programme veut révolutionner la manière d’informer. Le tout sur fond de crise du canal de Suez, de complot, d’agent du MI-6 et d’espions soviétiques.

Tout dire et tout montrer de ce monde en plein bouleversement

Le grand intérêt de The Hour, en dehors d’une très bonne écriture et d’un casting irréprochable, est de montrer un monde en plein changement à travers le regard des journalistes. La guerre est finie mais de grands enjeux planent : guerre froide naissante, décolonisation, aspiration des peuples à être libres, interrogation des citoyens sur le fonctionnement de leurs démocraties. Avant la naissance de The Hour, les journaux de la BBC se limitaient à un présentateur dictant un texte sur des images. Un texte toujours lisse, optimiste. Des sujets consensuels, évitant avec soin tout ce qui dérange. Mais le monde change, les hommes changent, les journalistes changent. Une nouvelle génération est là et bien là et n’aspire qu’à une seule chose : montrer ce qu’il se passe d’important dans le monde en toute transparence et en étant sur le terrain. The Hour fait donc la place belle aux reportages, mais aussi aux interview sans concession. Bien sûr, elle est diffusée en direct.

Cette nouvelle façon de faire du journalisme à cette époque n’était pas seulement propre à l’Angleterre. La France a aussi connu cette révolution.

En 1958, Pierre Corval, rédacteur en chef adjoint du journal télévisé s’exprime ainsi : « La première manière de faire de l’information télévisée, c’est de dépêcher sur les lieux de l’événement un cameraman. » (Hervé Brusini et Francis James, Voir la vérité : le journalisme de télévision – PUF, collection Recherches politiques, 1982). Il résume parfaitement la philosophie journalistique de l’époque : l’importance primordiale du terrain. Cette importance du terrain est d’autant plus grande que les journalistes partent loin pour couvrir de grands événements : guerre d’Algérie, guerre du Viêt Nam, guerre d’indépendance au Congo belge et bien d’autres encore. Les téléspectateurs découvrent souvent une réalité qu’ils n’avaient encore jamais eu la possibilité d’approcher auparavant.

Mais, en France,  il est une émission qui va révolutionner le reportage à la télévision. Il s’agit de Cinq colonnes à la Une créé en 1959 autour de l’équipe composée de Pierre Lazareff, grand homme de presse et fondateur de France Soir, Pierre Desgraupes, Pierre Dumayet et Igor Barrère. Ce programme n’invente pas le reportage, mais synthétise à lui seul la manière d’informer de l’époque. « Pendant les deux heures de sa diffusion, il apparaît comme le produit le plus achevé et le plus significatif de l’information télévisée des décennies 50 et 60. À le regarder se dérouler, on voit la manière dont la télévision fait et fera du journalisme jusqu’en 1965. Il en est le raccourci et le condensé. Il résume cette période en un mot : reportage. Mais le magazine n’introduit pas cette technique à la télévision ; c’est le reportage qui impose Cinq colonnes à la Une comme le type de l’émission d’information » (Hervé Brusini et Francis James, Voir la vérité : le journalisme de télévision – PUF, collection Recherches politiques, 1982). L’émission devient emblématique de cette nouvelle télévision et a marqué les esprits : « [..] Pierre Desgraupes (ORTF, Cinq colonnes à la Une) [figurait] parmi ces individus dont le seul dynamisme était propre à contraindre leurs organisations respectives à affronter les risques qui permettraient au journalisme de s’imposer dans le monde de l’audiovisuel. Ils créèrent des magazines d’information là où, auparavant, il n’y avait qu’un présentateur lisant un bulletin préparé ou une dépêche d’agence. [..] Ils obligèrent la technique à servir leurs fins créatrices à mesure qu’elle progressait » (Anthony Smith, The shadow in the cave, 1973).

Plus récemment, une émission du service public est revenu sur les traces de son illustre aînée.

Envoyé Spécial renoue, dès son premier numéro, le 18 janvier 1990, avec le grand reportage à la télévision en première partie de soirée. Il suffit tout d’abord de se référer à la bande-annonce du premier numéro diffusée le 18 janvier 1990 : « Découvrir, expliquer pour mieux comprendre. Vivez l’événement en direct. Chaque jeudi, un grand magazine de reportage à 20 heures 35. Chaque semaine, le monde est en marche dans Envoyé Spécial. Envoyé Spécial, un regard qui sait prendre son temps. Envoyé Spécial, partout où le monde bouge. » Au moment de la création d’Envoyé Spécial, le genre du reportage devait retrouver ses lettres de noblesse. « Nous avons décidé qu’il manquait sur la chaîne un magazine de reportage en prime time à 20 h 30, et vous en serez responsables. Vous avez trois semaines pour le mettre à l’antenne. » (Jean-Noël Rey, Envoyé Spécial : rigueur et austérité. Cinémaction n °84, mai 1997). Jean-Michel Gaillard, directeur général d’Antenne 2 s’est exprimé ainsi à Paul Nahon et Bernard Benyamin au moment de la création d’Envoyé Spécial. Et les deux présentateurs de l’époque ont tout de suite mesuré le défi que représentait un tel programme. « [..] À la télévision française, on n’avait plus fait de magazine d’information, ni en prime time, ni en deuxième partie de soirée depuis Cinq colonnes à la Une. Tout était à réapprendre ». (Bernard Benyamin). « Il faut dire qu’à l’époque, la télévision-spectacle battait son plein avec des émissions de variétés et de divertissement [..]. Dans cette atmosphère de frivolité qui caractérisait alors les programmes, nous avions l’impression d’être en complet décalage et de porter sur nos épaules toute la misère du monde. » (Paul Nahon).

Le rapport médias/pouvoir, l’un des enjeux de la démocratie

L’autre grand intérêt de The Hour est de dépeindre la relation complexe qu’entretiennent médias et pouvoir. Relation d’autant plus complexe lorsqu’il s’agit d’un média contrôlé par l’État.

Dans un état totalitaire, la question ne se pose pas : la liberté de la presse n’existe pas. Dans une démocratie, cela n’est pas aussi simple : oui, les médias sont libres, mais jusqu’à quel point ? Les journalistes de The Hour peuvent-ils tout dire, toute montrer sans en subir les conséquences ? Durant cette période trouble, les gouvernements cherchent avant tout à maîtriser les événements et à garder les citoyens dans l’illusion que tout est sous contrôle.

Cela est-il si différent aujourd’hui ? On serait tenté de penser qu’avec l’explosion d’Internet et de l’instantanéité de l’information, il est possible de savoir exactement ce qu’il se passe n’importe où dans le monde. C’est vrai. Mais la communication des gouvernements n’en est que plus renforcée plus contrôlée. Ce sont les “communiquants” qui font les agendas des journalistes, qui décident des thèmes qui seront débattus, qui coachent hommes et femmes politiques avant d’entrer dans l’arène médiatique. Si cette dimension vous intéresse, je ne peux que vous recommander de découvrir la série politique danoise Borgen (pour tout savoir de cette réussite, lisez la critique de la saison 1 signée Livia sur My TV is rich). Il est d’ailleurs intéressant de voir dans The Hour et Borgen deux situations quasi identiques, dans lesquels le pouvoir veut avoir un droit de regard sur des interviews.

Au-delà de cette place de la communication dans l’exercice du pouvoir, le citoyen peut toujours (et doit) s’interroger sur la manière d’informer dans la société dans laquelle il vit. Rappelez-vous les affaires Bettencourt et Karachi, les rédactions cambriolées, les relevés téléphoniques de journalistes passés au crible afin d’identifier des sources. Et même si l’ORTF est de l’histoire ancienne, la président de France Télévisions est nommé par le président de la République. Sans compter l’autocensure.Une seule chose à retenir : être toujours vigilant.

Bel, Hector, Freddie : ambition mon amour

Je ne peux décemment pas écrire un billet sur The Hour sans en dire plus sur le magnifique trio qui la porte.

Bel Rowley est une jeune femme remarquable : belle, intelligente, compétente, elle se retrouve aux manettes de l’émission qui va enfin lui donner une carrière. Très moderne, elle refuse de rentrer dans les cases que la société a façonnées pour elle : épouse, maîtresse, malléable. Elle doit s’imposer dans ce monde d’hommes, mais ne le fait jamais en agissant comme un homme. Elle est une femme et ne prétend rien d’autre. Bel ne prétend qu’à une seule chose : être respectée.

Hector Madden est le visage de The Hour. Charismatique et doté d’un charme désarmant, il veut lui aussi exister par lui-même. Marié à une riche héritière, il doit beaucoup à son beau-père. Et voilà bien ce qui l’encombre. Ce mariage de raison ressemble de plus en plus à une cage dorée, surtout lorsqu’il croise la route de Bel. Mais son ambition le pousse aussi à voir son intérêt personnel : quelle attitude adopter alors que les pressions se font chaque semaine un peu plus fortes ?

Freddie Lyon est un homme passionné et donc un journaliste pugnace. Toujours sur la brèche, il ne peut se contenter de parler des infos locales, alors que le monde est en plein bouleversement. Habité par une soif de vérité, il est prêt à tout pour qu’elle éclate. Freddie est également un jeune homme complexe, tiraillé par un sentiment d’infériorité de son milieu social et son envie de montrer de quoi il est capable. De faire quelque chose de sa vie, de gravir les échelons, d’obtenir de la reconnaissance. Sa relation amour/amitié/jalousie qu’il entretient avec Bel est touchante. L’interprétation de Ben Wishaw (comme celle de tout le casting) est impressionnante.

Image de prévisualisation YouTube

The Hour, BBC Two. Saison 1 de 6 épisodes. Saison 2, septembre 2012. Saison 1 diffusée sur Orange Cinéma Séries à partir du 20 mars. Diffusion sur Arte durant la saison 2012-2013.

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