Ainsi soient-ils, une série française qui va dans le bon sens

Photo : François Rousseau

La semaine dernière a eu lieu la troisième édition du Festival Séries Mania au Forum des Images à Paris. Un rendez-vous d’une semaine où le sériephile curieux peut découvrir des productions sur grand écran, rencontrer des créateurs, des acteurs, assister à des tables rondes. En clair, un rendez-vous que je n’ai pas manqué.

Durant cette riche semaine, j’ai découvert les deux premiers épisodes d’Ainsi soient-ils, dernière production d’Arte qui arrivera sur nos petits écrans en octobre prochain. Au départ, le pitch semble bien austère : on suit le parcours de cinq jeunes hommes entrant au séminaire des Capucins afin de devenir prêtres. Un séminaire tenu par le père Fromenger (Jean-Luc Bideau), ancien prêtre-ouvrier et très progressiste, mais qui ne manque pas d’orgueil. Orgueil et idées progressistes qui le mènent souvent à l’affrontement avec monseigneur Roman (Michel Duchaussoy), cardinal de son état et qui a pour ambition d’être élu par les évêques à la tête de l’église de France.

Je te le dis tout net, cher lecteur, chère lectrice, la religion n’est pas vraiment mon terrain de prédilection comme je l’écrivais ici. C’est donc avec une certaine appréhension que j’ai jeté un œil dans cet univers, peu convaincue de réussir à m’y plonger. Mes craintes ont assez vite été balayées, laissant la place à une très agréable surprise.

J’ai en effet aimé découvrir Yann (Julien Bouanich), candide et sincère, Emmanuel (David Baiot), soignant ses angoisses et névroses dans la foi, Clément (Guillaume Morvan), portant déjà sur ses épaules sa sœur adolescente et sa mère dépressive et paumée, Raphael (Clément Roussier), dont la destinée le menait à prendre la place de son père à la tête de l’importante affaire familiale et José (Samuel Jouy), taulard porté par une foi fougueuse. Ces cinq personnages, qui peuvent sembler bien marqués, prennent assez vite en épaisseur et sont très attachants. Car oui, dans Ainsi soient-ils, ce sont les personnages qui sont au cœur de l’histoire, ce qui est encore assez rare dans les productions françaises. L’ambiance, assez lente, prenant le temps de placer ces hommes face à eux-mêmes ne manque pas d’intérêt. La vision de l’église n’est pas caricaturale, les questionnements des prêtres sont réalistes et finalement, ce n’est ce qui importe le plus. Tout le sens d’Ainsi soient-ils est de nous montrer ces jeunes hommes tenter de trouver leur voie, devenir des adultes, faire face à leur passé, leurs erreurs, leur humanité en somme. Mais le personnage du père Fromenger est tout aussi intéressant : comment réagir face à un monde où la foi catholique perd toujours un peu plus de terrain, où les aspirant prêtres se font toujours un peu moins nombreux et un peu moins sincères ? Et comment mener ces jeunes hommes sur le chemin de la prêtrise alors qu’il n’est lui-même qu’un homme, donc imparfait ?

Bien sûr, ces deux premiers épisodes ne manquent pas de maladresses, les dialogues ne sont pas toujours des plus heureux, certains personnages manquent quelquefois de crédibilité. Et pourtant le charme opère. Une fois ce deuxième épisode terminé, je voulais voir la suite.

Une équipe qui a de l’ambition et qui croit au projet

Lors de ce Festival Séries Mania, j’ai pu assister à la table ronde Secrets de fabrication autour de la série. Table ronde composée de Vincent Poymiro (cocréateur et scénariste), Bruno Nahon (cocréateur et producteur), David Elkaïm (scénariste), Rodolphe Tissot (réalisateur et directeur artistique), Arnaud Jalbert (chargé des programmes fiction d’Arte) et Judith Louis (directrice de la fiction d’Arte).

La bonne impression éprouvée lors du visionnage des deux premiers épisodes s’est confirmée en entendant les quatre créateurs parler de leur projet. Deux scénaristes, un producteur et un réalisateur profondément attachés à leur série (et sur laquelle ils travaillent depuis 2007). Quatre créateurs essayant à leur échelle de proposer quelque chose de différent en s’inspirant des séries qui font rêver presque tous les sériesphiles : Six Feet Under, Mad Men, The Wire… Bien sûr, ils ont totalement conscience de ne pas avoir le talent des illustres showrunners américains dont ils s’inspirent, mais leur volonté de se pencher sur l’intime et de mettre les personnages au cœur de tout est très intéressante. David Elkaïm a eu cette phrase si simple et pourtant si essentielle : « Nous aimons nos personnages ».

Leur manière de travailler est également assez rare dans la fiction française : une petite équipe soudée, une réelle collaboration artistique avec le réalisateur, la présence des scénaristes en salle de montage (après avoir reçu les rushes en amont). Une cohérence indispensable. La collaboration avec Arte a également semblé être fournie et fructueuse, et parfois marquée d’engueulades bien senties. Mais au final, la chaîne croit dans le projet, le soutient et le promeut. Une saison 2 est déjà annoncée.

La politique séries d’Arte

Je peste souvent contre les chaînes françaises si timides lorsqu’il s’agit de produire des séries (même si Canal+ a pas mal défraîchi le terrain) ou de diffuser des séries étrangères qui sortent du lot. Depuis quelques temps, Arte se positionne sur le créneau séries et ne cache pas ses ambitions. Je ne peux que féliciter la chaînes pour ses acquisitions audacieuses : , les Tudors, Rome, Breaking Bad, les danoises The Killing et Borgen et les prochaines The Hour (Angleterre) et Äkta Människor (Suède). Judith Louis n’a pas caché que les modèles de la chaîne se trouvaient en Angleterre et en Israël, ce qui est de bon augure. Côté production, il y a eu dernièrement Les Invincibles (arrêtée au bout de la deux saisons) et l’ovni Xanadu qui montrait une famille dysfonctionnelle dans le milieu du porno. Prochain projet : L’Odyssée (12 episodes de 52 min pour la première saison),  série historique qui nous plongera dans le monde des proches d’Ulysse attendant désespérément sont retour à Ithaque.

Tout ceci semble bien audacieux, mais il subsiste tout de même quelques problèmes. Le budget, tout d’abord, de 500 000 € par épisode de 52 min, ce qui n’est vraiment pas exceptionnel. Mais surtout, le souci d’une seule production d’une série de 52 minutes par an, ce qui est vraiment peu.  Si l’on compare avec les autres pays, et notamment l’Angleterre, les productions locales sont très nombreuses et sont surtout très regardées. Contrairement à nous où ce sont les séries américaines qui font le plus d’audience. Les efforts sont là, mais Arte n’a pas (encore) les moyens de multiplier ses productions. Enfin, pas tout à fait, puisqu’elle se place sur le marché très prolifique et très juteux de la shortcom (programme court en bon français) : La Minute Vieille (des vieilles qui n’ont pas leur langue dans leur poche) dès le 2 juillet à 19 h 45,  l’animé Silex and The City tiré de la BD éponyme en septembre et Juliette génération 7.0, autre animé mettant en scène les tranches de vie d’une septuagénaire et ses copines, à la fin de l’année.

Pour conclure, sachez qu’Ainsi soient-ils a remporté le Prix de la meilleure série française dans le cadre du Prix du jury de la presse internationale remis lors du Festival Séries Mania.

Image de prévisualisation YouTube

Ainsi soient-ils, saison 1 de 8 x 52 minutes. Diffusion sur Arte à partir du 11 octobre  à 20 h 40.

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5 réflexions au sujet de « Ainsi soient-ils, une série française qui va dans le bon sens »

  1. Un article brillant où tu n’as rien laissé de côté ! on en apprend beaucoup et tu arrives à donner envie de voir une série qui de prime abord ne me tenterait guère ! Bravo, vraiment !

  2. Très bon article !

    J’avoue que je suis sortie de la séance « Ainsi soient-ils » de Séries Mania assez énervée.

    Ben oui, dans cette série, il y a quand même des lourdeurs de dialogues, des passages incohérents, des pertes et retours d’enjeux scènaristiques sans queue ni tête…

    Et puis finalement j’ai réalisé que c’est le genre de réaction que je peux avoir devant une série, mais en général pas devant une série française. Des séries françaises j’en ai vu très peu. Quand par hasard j’en vois une, au bout de 5 minutes je zappe ou je soupire et je zappe, selon la gravité de la situation (exceptées Kaamelott et le Visiteur du futur bien entendu !).

    Pour une fois, j’avais suffisamment apprécié une série française pour que ses quelques défauts m’énervent, et ça, c’est une très bonne nouvelle.

  3. Bonjour et bravo pour cet excellent papier ! Je travaille au service de presse d’ARTE et je m’occupe donc, entre autres, de AINSI SOIENT-ILS. Je suis aussi trentenaire et je suis tombée dans les séries avec ALIAS en tout premier ! Là, je viens de terminer la saison 2 de GAME OF THRONES, un petit bijou médiéval et fantastique.
    AINSI SOIENT-ILS sera diffusée à l’automne mais nous n’avons pas de dates précises encore, celles que vous annoncez ne sont pas bonnes. Nous diffuserons à la rentrée Breaking Bad saison 4 et Les Tudors saison 4. Et en fin d’année, BORGEN saison 2 !!!
    Si vous êtes interessé par nos séries, je peux vous inscrire dans notre liste pour être tenu au courant des actus séries de la chaîne. Et si vous le souhaitez, je vous enverrai une invitation pour la projection presse de AINSI SOIENT-ILS que nous organiserons en septembre.
    Bien à vous, que votre jolie plume continue de nous régaler !

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