Hannibal, délicieux et terrifiant éloge de l’art culinaire

Aujourd’hui, cher lecteur, chère lectrice, je vais te parler d’une série américaine. Oui, tu as bien lu. Une série américaine et non anglaise. Une série sans aucun de mes chouchous au générique. Une série écrite par un showrunner dont je ne suis pas particulièrement fan. Je vais donc te parler d’Hannibal, série centrée sur le personnage ô combien mythique d’Hannibal Lecter. Ok, ok, il s’agit encore et toujours de tueurs en série et d’ambiance glauque à souhait.

Et pourtant, à la base, je n’étais pas spécialement attirée par la série. Car aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne suis pas fascinée par le personnage d’Hannibal Lecter. Je n’ai pas pris la claque à laquelle je m’attendais en regardant Le silence des agneaux (et un deuxième visionage tout récent n’a pas changé la donne), je n’ai vu aucun autre des autres films, je n’ai lu aucun des livres. Donc, lorsque Hannibal est arrivé sur les petits écrans, point d’emballement. Mais une amie, très admirative du travail de Bryan Fuller le showrunner, m’a vivement invitée à tenter l’aventure. Malheureusement, le pilot ne m’a pas plus convaincue que cela. Et puis, l’emballement autour de la série n’a cessé d’aller crescendo autour de moi. J’ai donc décidé de m’y replonger. Je peux maintenant l’écrire : j’ai pris une claque.

Bien sûr, Hannibal, c’est un esthétisme, une ambiance, une tension psychologique qui s’installe insidieusement, un magnifique duo d’acteur, des meurtres plus ignobles les uns que les autres et mis en scène comme des tableaux, une atmosphère onirique (pour tout comprendre des multiples facettes de cette série, je vous conseille vivement de lire la critique rédigée par Dominique Montay sur le Daily Mars).

Mais, au-delà de tous ces éléments, j’ai été particulièrement marquée par la théâtralité des scènes de repas et par la fascination qu’elles suscitent.

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Vois-tu cher lecteur, chère lectrice, j’aime manger et j’aime cuisiner. Un amour immodéré que je tiens de ma mère, qui le tient de sa tante, qui le tenait de sa mère, bref, un bel héritage familial. Je n’avais encore jamais vu une série montrant avec autant d’acuité l’art de cuisiner et le pouvoir qui en résulte. Le maestro est un cannibale, ce qui rend l’attraction pour ses plats d’autant plus sulfureuse.

« La nourriture, c’est la vie. La nourriture est donc très sensuelle. …/… Pour Hannibal, il est réellement question de la nourriture comme art et donc de l’art spécifique d’Hannibal. », Bryan Fuller (A.V. Club, 24 juillet 2013). « Si vous servez une chose vivante, vous devez honorer cette chose vivante avec une touche d’attention et de préparation pour, d’une certaine manière, rationaliser le fait qu’une vie a été prise. » (Hit Fix, 19 juin 2013).

Le ton est donné dès les titres d’épisodes puisque chacun correspond à l’un des éléments d’un repas gastronomique à la française : Apéritif, Amuse-Bouche, Potage, Œuf (épisode non diffusé car jugé trop sensible suite à l’attentat du marathon de Boston), Coquilles, Entrée, Sorbet, Fromage, Trou Normand, Buffet Froid, Rôti, Relevés, Savoureux.

Pouvoir, fascination, manipulation

Hannibal Lecter est un homme dangereux qui aime plus que tout garder le pouvoir et manipuler comme bon lui semble les marionnettes qui l’entourent. Et Hannibal Lecter fascine. Cette double facette de ce personnage hors norme est parfaitement illustré par sa cuisine. Une cuisine raffinée, envoûtante et des dîners durant lesquels Hannibal tisse sa toile.

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Le jeu de miroir entre la personnalité de ce personnage et l’art culinaire fait parfaitement sens. Lorsqu’on cuisine,qu’on se lance dans la réalisation d’un plat dont on sait qu’il épatera les yeux et les papilles, on est grisé, en pleine euphorie. On a le pouvoir d’enthousiasmer ses invités, de leur en mettre plein la vue. Hannibal a ce pouvoir. Il savoure les regards admiratifs de ses convives, il boit leurs compliments, tout en faisant comme si tout ceci ne comptait guère. Mais surtout, surtout, il profite de cette admiration pour endormir son monde et tirer les ficelles qui l’intéresse. La manipulation ultime étant de voir ses invités se délecter de plats concoctés à partir d’êtres humains.

Plaisir d’esthète

Hannibal a une forte signature visuelle. Chaque plan est soigné, réfléchi pour être une image marquante et pour servir la narration. Les scènes de repas sont un élément essentiel du récit, elles sont donc belles.
Il ne s’agit pas seulement de cadrages ou de lumières. Non, il s’agit avant tout de créer des plats qui vont faire saliver les téléspectateurs, qui vont les mettre dans le même état que ceux qui sont à la table d’Hannibal Lecter.

Les scènes de préparation des plats sont nombreux et s’attachent aux détails, aux textures, aux couleurs. Le but est clair : sublimer la maetria d’Hannibal Lecter, avoir l’impression de pénétrer dans la cuisine d’un grand chef et d’en découvrir tous les secrets.

Mais bien sûr, un soin tout particulier est donné à l’apparence des plats, apparence qui doit mettre l’eau à la bouche. Et qui met l’eau à la bouche. La production a donc travaillé avec le grand chef José Andrès, en tant que consultant culinaire, et la food stylist Janice Poon.

« L’une des choses que j’ai aimées au sujet de travailler avec José Andrès, c’est qu’il n’était pas précieux à proposer de manger des gens. En dehors des grandes questions philosophiques que cela suppose, c’est une discussion intéressante de s’intéresser à toute cette nourriture, à la beauté de sa présentation et de savoir, dans le déroulé de l’histoire, qu’il s’agit d’un autre être humain. Il y a eu cet épisode dans lequel (Hannibal) avait ce grand repas et a enveloppé le cœur de bacon et a préparé toutes ces choses délicieuses. Je ne pense pas que j’ai jamais mangé de cœur, mais j’espère que quand je le ferai, cela aura aussi bon goût qu’il le paraît. » Bryan Fuller (Hit Fix, 19 juin 2013).

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Pour Janice Poon, le challenge était de faire croire qu’Hannibal cuisinait des organes humains et de les confectionner à partir de nourriture normale. Ainsi, dans l’épisode Apéritif, Hannbal cuisine des poumons et bien sûr, il est totalement impossible de faire cuisiner des poumons à un acteur, surtout lorsque celui-ci doit goûter lors des prises. La food stylist a fini par les confectionner avec de la mortadelle « parce qu’après toutes mes expérimentations, j’ai réalisé que c’était moucheté de tâches et que si je la colorisais correctement avec du colorant alimentaire, cela ressemblerait exactement à du poumon. » (BuzzFeed Entertainement, 21 juin 2013). La nourriture est si importante dans la série et dans l’histoire que ces plats doivent apporter quelque chose : « Si la nourriture ne dit pas aux téléspectateurs quelque chose de plus sur Hannibal ou sur son état d’esprit, alors elle ne fait pas son boulot et je ne fais pas le mien. » (BuzzFeed Entertainement).

Nous devons avoir envie de manger ces plats, même si nous savons avec quoi ils ont été préparés.

« Mon souhait est que la nourriture paraisse si effrayante, si menaçante, mais appétissante. Parce que pour moi, c’est Hannibal. Il est si intéressant, raffiné, vous aimeriez l’aimer, mais il est si diabolique que vous ne pouvez pas. Ou le pouvez-vous ? » Janice Poon (BuzzFeed Entertainement).

Une chose est sûre : ce souhait est exaucé.

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