Hamlet vu par Lyndsey Turner : une superproduction intelligente et impressionnante

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Sache, cher lecteur, chère lectrice, qu’il existe beaucoup de choses en ce monde pour faire vibrer le cœur d’une monomaniaque obsessionnelle. Mais avoir l’occasion de voir son acteur d’amour préféré et tellement talentueux sur scène est sans nul doute la chose qui fait le plus vibrer le cœur d’une monomaniaque obssessionnelle.

Tu te doutes donc bien, cher lecteur, chère lectrice, que lorsque j’ai appris que Benedict Cumberbatch serait sur scène à Londres pour donner vie à Hamlet, LE personnage à incarner en Angleterre, je n’ai pas pu seulement envisager de ne pas y être. Et j’y étais. Pas plus tard qu’il y a seulement quelques jours pour l’une des dernières représentations.

Alors bien sûr, je pourrais t’écrire des lignes et des lignes sur le talent de cet acteur que j’aime tant et détailler son jeu sous toutes les coutures. Mais au-delà de sa performance, c’est bien la scénographie qui m’a particulièrement frappée et emportée.

Je sais, généralement, lorsqu’on salue les qualités de la mise en scène, des décors, des lumières et de la bande son pour un spectacle, cela veut dire que le reste n’était pas franchement à la hauteur. Il n’en fut rien. Mais en sortant de ces trois heures intenses de spectacle total, je n’ai eu qu’une seule envie :  t’écrire, cher lecteur, chère lectrice, sur le fabuleux travail de la metteuse en scène Lyndsey Turner, de la scénographe Es Devlin et du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui.

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Une scène et des décors hors normes

En découvrant l’étendue et la beauté du décor, je n’ai pu m’empêcher d’être ébahie et impressionnée. Je n’avais encore rien vu de tel au théâtre (je ne vais pas voir de comédies musicales où la débauche de décor est la règle) et je n’avais encore jamais vu une scène avec de telles dimensions et d’une telle profondeur. Cette scène propose une infinité de possibilités et je suppose qu’elle peut être découpée à l’envie. Mais Lyndsey Turner a décidé de l’exploiter complètement pour multiplier les champs, contre-champs et espaces scéniques.

Pour habiter au mieux cet espace impressionnant et quelque peu intimidant, la metteuse en scène a fait appel à la scénographe Es Devlin, avec qui elle a déjà collaboré pour une précédente création et dont elle admire le travail : « Une heure de son oeil et de son cerveau vaut dix heures de n’importe qui d’autre. Elle reçoit récit, image et spectacle avec une clarté féroce » (portrait publié sur le site Intelligent Life Magazine à l’été 2014) . Es Devlin est une habituée des projets colossaux : elle a travaillé sur la cérémonie de clôture des JO de Londres et sur la cérémonie d’ouverture des JO de Rio, a imaginé les concerts de Miley Cyrus, Rihanna, U2 et Muse, entre autres. Mais Es Devlin ne recherche pas seulement le spectaculaire, elle cherche à capter autre chose : « Vous pouvez aller au théâtre et littéralement voir quelque chose qui a coûté beaucoup d’argent et demandé beaucoup de temps, mais où il ne se passe rien. Ou alors, il y a ces soirs, où tout ce qu’il y a sur scène ce sont deux acteurs et un filet de lumière et ça fonctionne. Vous avez cette sensation de vos poils qui se hérissent. L’essence de que j’essaie de faire est de comprendre l’alchimie de ces moments lorsque un public ressent des choses ensemble, que ce soit 80 000 ou 200 personnes. Fondamentalement, le résultat d’être touché par regarder quelque chose ensemble est crucial, peu importe que ce soit énorme ou petit. » (interview publiée sur le site Wired le 19 août 2015)

En optant pour cette mise en scène tout en démesure, Lyndsey Turner semble prendre la mesure de ce qui l’attendait avec ce projet. Monter sur scène la pièce mythique du dramaturge mythique avec dans le premier rôle, l’un des acteurs les plus doués de sa génération et LA star anglaise de ces dernières années. Hamlet est une pièce hors norme et un sacré challenge comme l’explique Es Devlin : « Hamlet, bien sûr, est le classique par excellence. Vous pensez que vous mettez en scène ce que cela signifie, mais vous ne devez pas oublier de mettre en scène ce dont l’action a besoin. C’est comme pour Don Giovanni : vous pensez que vous parler d’immortalité, mais vous avez surtout besoin de portes. Et pour faire en sorte qu’Hamlet signifie quoi que ce soit, qu’allez-vous faire avec cette tenture ? »  (interview publiée sur le site de l’Independant le 6 février 2015)

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Un véritable ballet

J’avais déjà beaucoup apprécié la mise en scène chorégraphiée de Danny Boyle pour Frankenstein (toujours avec Benedict Cumberbatch dans les deux rôles titres. Oui, dans cette pièce, il y a deux rôles titres). Alors, autant te dire, cher lecteur, chère lectrice, que je fus enchantée par la mise en scène des mouvements des acteurs dans Hamlet. Et c’est donc avec intérêt que j’ai découvert que Lyndsey Turner a fait appel au danseur et chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui.

Il se passe toujours quelque chose sur la scène du Barbican Theatre et chaque recoin du décor et de la scène est mis à profit. « Hamlet est très dur à mettre en scène car Shakespeare a écrit pour un théâtre qui transformait l’espace avec des mots et qui doit bouger aussi vite qu’un film. Il est impensable qu’une production d’une pièce de Shakespeare souffre du moindre temps mort. Vous ne devez pas attendre qu’une scène change, cela doit venir à vous. Et la pièce comporte des centaines de scènes. Vous devez donc créer un environnement qui doit être fluide et éviter de seulement ressembler au Globe Theatre (théâtre du temps de Shakespeare dont la scène est ronde, qui existe encore aujou’dhui et où ne se jouent que des pièces de Shakespeare). Tel est le challenge » (interview d’Es Devlin publiée sur le site Wired le 19 août 2015)

Sur la scène, tout est toujours en mouvement. Les changements de décor sont totalement imbriqués à l’action et les techniciens chargés de pousser tables et chaises, de créer en quelques secondes la scène suivante se fondent totalement aux acteurs. Et les acteurs ne sont pas en reste : ils courent, vont au sol, grimpent des escaliers à toute vitesse, escaladent des monticules, bougent au ralenti le temps d’habiter les monologues de Hamlet, changent de costume sans s’arrêter, dansent le temps d’une fugace chorégraphie d’ensemble. Benedict Cumberbatch est le premier concerné par cette énergie débordante, mais Lyndsey Turner aurait eu tort de ne pas utiliser ses qualités d’athlète, déjà particulièrement mises en valeur dans Frankenstein. Et je vous en supplie, donnez-lui un rôle dansé !!!

HAMLET by Shakespeare,          , Writer - William Shakespeare, Director - Lyndsey Turner, Set design -Es Devlin, Lighting - Jane Cox, The Barbican, 2015, Credit: Johan Persson/

HAMLET by Shakespeare, , Writer – William Shakespeare, Director – Lyndsey Turner, Set design -Es Devlin, Lighting – Jane Cox, The Barbican, 2015, Credit: Johan Persson/

Une machinerie au service du jeu

On pourrait craindre qu’une telle machinerie déshumanise l’ensemble et que les acteurs sont un peu perdus au milieu de ce gigantisme. Bien au contraire.

J’imagine tout à fait l’excitation des acteurs en découvrant pour la première fois quel allait être leur terrain de jeu le temps de 92 représentations. Terrain de jeu est le terme approprié, car dans Hamlet, il est surtout question de personnages qui ne cessent de jouer la comédie. Stratagèmes, manigances, mensonges, manipulation sont les maîtres mots de la pièce. C’est ainsi que la mise en scène nous donne à voir ces faux-semblants, cette mise en abîme du théâtre dans le théâtre allant jusqu’à recréer sur scène ce que les spectateurs vivent en direct : regarder des comédiens sur une scène en étant assis dans une salle (les acteurs tournent le dos aux spectateurs).

Hamlet est bien sûr le personnage qui joue le plus la comédie. Et pour appuyer la représentation de ce jeune homme qui joue au fou pour apaiser sa soif de vengeance, Lyndsey Turner a choisi de nous montrer un enfant. L’enfance est idéale pour incarner la comédie, le faire semblant et la cruauté aussi. Hamlet est un enfant totalement centré sur lui-même, sa douleur, prêt à tout pour arriver à ses fins et qui se soucie peu des conséquences de ses actes. Son attitude envers sa mère est Ophelia en est le plus parfait exemple. Peu lui importe ce qu’elles vivent ou ressentent, elles ne sont que les instruments de son obsession vengeresse.

La mise en scène donne parfaitement à voir ce personnage. Hamlet reste enfermé dans sa chambre pour regarder d’anciennes photos de famille et rechigne à assister au banquet en l’honneur du mariage de sa mère et de son oncle. Hamlet joue aux soldats de plomb et à la guerre, tandis que la guerre est aux portes du royaume. Hamlet est un sale gosse moqueur, irrespectueux, qui ne tient pas en place, qui veut dicter sa loi. Inutile de préciser que Benedict Cumberbatch est parfait pour incarner un tel personnage.

Ce 31 octobre, je suis allée voir mon acteur préféré sur scène en espérant vivre une belle expérience théâtrale. Mes espoirs ont été comblés.

Et pour vous donner une petite idée du rendu de cette mise en scène hors normes, voici le trailer officiel, sorti pour annoncer la diffusion au cinéma de la captation vidéo de la pièce.

Image de prévisualisation YouTube

 

Hamlet, Barbican Theatre à Londres du 5 août au 31 octobre 2015.
Mise en scène  : Lyndsey Turner, scénographie : Es Devlin, costumes : Katrina Lyndsey, vidéo : Luke Halls, lumières : Jane Cox, son : Christopher Shutt, musique : Jon Hopkins, mouvement : Sidi Larbi Cherkaoui

 

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