Mr Robot 2.0 : la créature de Sam Esmail

 

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Et bien voilà, la tant attendue saison 2 de l’inattendue Mr Robot vient de se terminer outre-Atlantique. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a fait s’échauffer les cerveaux et couler beaucoup d’entre. Et forcément, je n’échappe pas à la règle.

Tu t’en souviens sans doute, cher lecteur, chère lectrice, la première saison de Mr Robot avait été mon gros coup de cœur de l’été 2015. Et à mesure que cette deuxième saison approchait, mon impatience ne faisait que grandir.

Alors, quel est mon état après ces 12 nouveaux épisodes ? Je suis en train de l’analyser à mesure que j’écris ce billet ! Car il faut être honnête : cette deuxième saison a été tortueuse, exigeante et souvent (trop) déstabilisante. Cette deuxième saison a surtout été le prolongement de l’implication totale de Sam Esmail, son créateur. Créateur qui façonne sa créature sans compromis.

Mr Robot est avant tout la vision de Sam Esmail, sa voix. Un projet qu’il avait tout d’abord envisagé en film avant de le développer sous forme de série. Sam Esmail sait parfaitement où il va, il sait exactement quelle sera la fin de son histoire et envisage de la développer en quatre ou cinq saisons, tant qu’USA Network (la chaîne qui diffuse la série) y croit encore. Lors de la première saison, Sam Esmail, coiffé de sa casquette de showrunner, était présent sur le tournage tout les jours (ce qui n’est pas dans les attributions habituelles du showrunner). Pour cette deuxième saison, quitte à être présent tous les jours sur le tournage, il a tenu à le faire avec une double casquette : showrunner et réalisateur. Car oui, Sam Esmail a réalisé les 12 épisodes de la saison. Tâche rendue possible puisque l’intégralité des scripts étaient écrits lorsque le tournage a débuté. Le créateur sait exactement ce à quoi sa série doit ressembler visuellement et étant aussi réalisateur, il est bien plus simple de réaliser que d’expliquer à plusieurs personnes (il y a toujours plusieurs réalisateurs par saison, quelle que soit la série) ce qu’il veut exactement. Et cette présence permanente a été d’une grande aide pour le cast dont la tâche n’a pas forcément été la plus simple. Cette deuxième saison a été tournée comme un film, à savoir que tous les épisodes étaient  mélangés. Le cast pouvait donc jouer dans la même journée des scènes tirées de n’importe quel épisode, en jonglant avec des états d’esprit très différents. Les acteurs et actrices sont tous et toutes unanimes : sans la présence permanente de Sam Esmail pour les guider, leur tâche aurait presque été impossible.

La plongée dans le labyrinthe narratif de la psyché d’Elliot 

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Mais reprenons tout depuis le début. En fin de saison 1, nous avions laissé Elliot dans un total état de confusion. Le hack du siècle avait été lancé, mais le voilà perdu dans New York sans aucun souvenirs des trois derniers jours et devant faire totalement face à son état psychotique plus qu’avéré.

Dans le projet initial de long-métrage de Sam Esmail, cette première saison n’était que le premier tiers du film. Un premier tiers qu’il a donc développé et étiré durant dix épisodes. De même, cette deuxième saison a développé et étiré l’état psychologique (ou plutôt les abysses de l’état psychologique) d’Elliot. En le poussant au paroxysme.

À la fin de la première saison, nous savions déjà qu’il ne fallait pas faire confiance à tout ce que nous montre et nous dit Elliot. Mais dans cette deuxième saison, même Elliot ne fait plus confiance à tout ce qu’il dit et ce qu’il voit. Ainsi, lui et nous sommes dans un état permanent d’interrogation et d’insécurité narrative. Et ce n’est confortable ni pour lui, ni pour nous. Sam Esmail a pris le parti de laisser tout le monde avancer à l’aveuglette et chaque révélation apporte son lot de remise en question. Le créateur a pris le parti de jouer avec tous les codes narratifs pour donner vie à un OVNI qui est à chaque fois à la limite d’échapper à son contrôle. Et le slogan de cette deuxième saison est clair : control is an illusion. Aucun personnage ne contrôle rien. Tout ce que l’on voit semble échapper à tout contrôle. Cette deuxième saison est donc très dure à suivre, demande énormément d’engagement, mais aussi de lâcher prise. D’accepter d’être très malmené, d’avoir le sentiment d’être en chute libre sans parachute. Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas toujours aimé ce sentiment. Et j’ai aussi ressenti toute l’adrénaline de ce sentiment.

J’ai ressenti de la frustration et de l’émulation durant chaque épisode. À chaque fois que je pensais avoir une certitude, elle était balayée. Mais il y a bien une chose que j’aime dans l’écriture de Sam Esmail : malgré touts les twist, toutes les fausses pistes, tous les chemins de traverse, il finit par nous donner les réponses. Et surtout, toutes les réponses étaient déjà là. Multiplier les visionnages des épisodes est une source d’informations inépuisable. Un vrai jeu de piste à l’envers où il est gratifiant de repérer tous les indices qui nous étaient fournis, mais qu’il était quasiment impossible de discerner la première fois. Après avoir terminé cette deuxième saison dans un état de dingue (oui, j’ai kiffé cette deuxième partie de season finale que je n’ai pas vu passer), j’ai de nouveau regardé le pilot et c’est bien simple, tout y était déjà.

Les personnages féminins au centre de l’histoire

Mr. Robot - Season 2

Si j’ai été malmenée et déroutant durant cette deuxième saison, j’ai surtout été ravie du traitement des personnages féminins. Ils avaient été trop négligés à mon goût durant la première saison et servait un peu trop au développement de la trajectoire d’Elliot et de Tyrell.

Dans cette saison 2, Sam Esmail soigne particulièrement les personnages féminins qui deviennent des personnages à part entière, qui font avancer l’histoire de leur propre chef et dont les actes n’ont pas tout à voir avec les autres personnages masculins de la série. Sam Esmail s’offre même le luxe de construire plusieurs épisodes sur elles, sans montrer Elliot ou le moins possible. Dans une séance de Q & A, Rami Malek (dont la performance est toujours autant hallucinante) se réjouit de cette évolution et est même presque envieux de ce que les actrices du cast ont à jouer.

Pour Sam Esmail, il était crucial de développer les personnages secondaires :

Une des raisons pour laquelle je suis passé d’un film à une série télé était que dans la version long métrage, Elliot était dans chaque scène. On voyait Elliot tout le temps. …/… Cela aurait peut-être été le film le plus brillant jamais réalisé, mais ça c’était pour un film. Ce qui m’a fait passer à une série télé, c’est quand j’ai commencé à l’écrire, nous avons commencé à nous plonger dans les autres personnages. J’ai commencé à aimer Darlene, j’ai commencé à aimer Angela, j’ai commencé à aimer Tyrell, j’ai commencé à aimer toutes les possibilités que ces personnages pouvaient ouvrir pour l’histoire à raconter. Mais j’avais les mains liées durant la première saison car ce n’est vraiment que le premier acte, j’ai besoin que cette chose ait lieu, j’ai besoin de cette intrigue, le hack doit avoir lieu. Car pour moi, l’intrigue est toujours une excuse pour explorer les personnages. Car qui s’en soucie ? L’intrigue est la même intrigue que l’on voit dans quasiment tous les films ou toutes les séries. Mais la façon dont nous racontons cette histoire, les choix que ces personnages doivent faire… Donc, lorsque nous nous sommes plongés dans cette deuxième saison, et qu’Elliot va dans ce mode introspectif, j’ai trouvé ça génial. Le plus gros argument de vente que nous avions dans la salle d’écriture, était que maintenant, nous pouvons réellement creuser en profondeur tous les autres personnages que nous n’avions pas pu explorer durant la première saison (interview publiée sur le site de Vulture le 23 septembre 2016).

Commençons par l’énigmatique et flippante Joanna Wellick (Stephanie Corneliussen). Durant la saison 1, elle servait principalement à installer le personnage de Tyrell et elle était déjà bien énigmatique et flippante. En saison 2, Tyrell étant quasiment absent de toute la saison, Joanna existe enfin pour elle-même et devient encore plus énigmatique et flippante. Joanna doit survivre (et on suppose qu’elle a toujours dû survivre), elle s’en donne les moyens, elle fait tout ce qu’elle estime nécessaire et elle n’attend de personne son salut. Elle doit survivre pour elle-même et pour son enfant. Car oui, Joanna est aussi une mère, mais pas forcément conforme à l’image de la mère socialement acceptée. Non pas que Joanna néglige son enfant, bien au contraire, elle est une mère aimante. Mais être une mère aimante ne fait pas d’elle une femme douce et magnanime. Si elle doit se rompre la poche des eaux pour sortir son mari des griffes de policiers un peu trop insistants, elle n’hésite pas une seconde. Comme elle n’hésitera pas à menacer Elliot, son bébé tranquillement installé dans son berceau. Comme elle peut totalement bercer son bébé et plus tard, expliquer sans sourciller à son homme de main combien le meurtre qu’il vient de commettre était humain. Oui, ne cherchez pas, le personnage le plus flippant de la série est Joanna. Et l’actrice n’est pas en reste non plus, la preuve avec le sort qu’elle a réservé à un troll qui l’avait menacée sur Twitter.

Place maintenant à la petite nouvelle de cette saison 2, Dom DiPierro, agent du FBI. Lorsque j’ai appris que Grace Gummer (fille de Meryl Streep) avait été castée pour le rôle, j’étais un peu sceptique. Non pas parce que je ne fais point confiance à une fille de, mais parce que je l’avais seulement vue dans dans la mauvaise Extant (dont j’ai pourtant regardé les deux saisons. Mais il y avait Goran Višnjić dans la première et Jeffrey Dean Morgan dans la deuxième. Oui, je suis faible). Mais dès la première apparition de ce nouveau personnage, j’ai été conquise. Cette Dom DiPierro a tout pour me plaire : intelligente, compétente, asociale, totalement impliquée dans son boulot, badass, se fichant complètement des convenances sociales. Ce personnage partage des similitudes avec Elliot et la façon dont elle est présentée fonctionne assez comme un miroir. Elliot et Dom souffrent d’une profonde solitude et tentent, chacun à leur manière d’y échapper. L’un comme l’autre ne savent pas comment interagir avec autrui. L’un comme l’autre sont idéalistes et veulent, chacun à leur façon, rendre le monde meilleur. Durant la première saison, Elliot est très souvent filmé à son appartement, allongé sur son lit, souffrant de sa solitude. On retrouve cette atmosphère et ce type de scènes pour Dom durant la saison 2. Elliot et Dom n’ont aucune scène ensemble et je suis très impatiente de les voir enfin interagir en saison 3 (je ne peux imaginer qu’ils n’aient aucune scène ensemble en saison 3).

S’il est un personnage féminin qui a connu une trajectoire étonnante et le personnage tout court qui a été le plus énigmatique durant cette saison 2, c’est bien Angela (Portia Doubleday). Durant la saison 1, Angela était le love interest d’Elliot, meilleure amie d’enfance, pas forcément sûre d’elle. Dès la fin de cette première saison, on sentait bien que ce personnage avait un potentiel à exploiter et que l’on ne savait pas vraiment si elle allait plonger dans le côté obscur ou pas. Durant cette saison 2, Sam Esmail a pris un malin plaisir à nous perdre et à nous faire douter sur l’état d’esprit et le but des actions d’Angela. Le créateur lui a aussi offert de belles scènes mais également la séquence la plus déstabilisante à mes yeux de la saison dans la première partie du season finale. Mais ma séquence préférée d’Angela en saison 2 est sa mise en place du hack du FBI dans les locaux d’E.Corp, guidée par Darlene. Une séquence qui fait écho (et tout aussi intense) à celle en saison 1 du hack du système de ventilation des serveurs d’E.Corp par Elliot guidé par Mr Robot (donc guidé par lui-même. Enfin, on se comprend). Et si la trajectoire d’Angela a de quoi surprendre le téléspectateur, Sam Esmail en a été le premier surpris :

Ce qui est génial avec une série, c’est que vous découvrez certaines forces chez un acteur que vous pouvez commencer à exploiter de façon très amusante. L’année dernière, je tournais le season finale, la scène du magasin de chaussures, et (Portia) dit cette réplique au sujet de Prada. Je regarde cette scène sur le banc de montage et je n’arrive pas à savoir : est-ce qu’elle s’éclate, est-ce qu’elle est embarrassée, est-ce qu’elle a honte de la façon dont elle traite ce pauvre type ou est-ce qu’elle est en train de prendre son pied ? J’ai pensé, Portia a cette inhabituelle et étrange capacité d’être exactement entre les deux. C’est elle qui m’a parlé et qui m’a guidé dans la trajectoire que ce personnage allait avoir durant la deuxième saison (interview publiée sur le site de Vulture le 23 septembre 2016).

Je termine ce tour d’horizon des personnages féminins dans cette deuxième saison avec ma Darlene (Carly Chaikin) d’amour. En saison 1, Darlene avait avant tout été la clé totalement inattendue du twist concernant Elliot. Mais, bien qu’elle était en arrière-plan, elle était déjà géniale. Durant cette saison 2, Sam Esmail lui a donné toute sa place, a creusé son passé, son lien avec Elliot, ses failles, son aspect borderline. Sam Esmail, d’origine égyptienne, s’est inspiré de la colère de ses jeunes cousins rassemblés place Tahrir au Caire lors des révolutions arabes. Le créateur explique qu’étant jeune, il avait ressenti une telle colère et qu’à ses yeux, la colère pouvait être quelque chose de positif. Le personnage d’Elliot n’exprime pas sa colère envers la société, il n’a que très rarement un mot plus haut que l’autre et même lorsqu’il exprime le fond de sa pensée (pour lui-même ou à voix haute), cette colère est intérieure. Les seules fois où il s’emporte, c’est lorsqu’il essaye de contrôler l’incontrôlable Mr Robot. C’est donc à travers le personnage de Darlene que cette colère envers la société s’exprime réellement. Elle passe son temps à jurer (et me fait souvent penser à ma Debra d’amour de Dexter), elle passe son temps à défier l’autorité, à repousser les limites. Si elle ne s’est pas construit de Mr Robot, elle a tout autant une part sombre et elle peut être tout autant incontrôlable.

Tu l’auras compris, cher lecteur, chère lectrice, malgré de grands moments d’incompréhension, malgré de l’inconfort, malgré des premiers épisodes qui m’ont quelque peu perdue, j’ai quand même été fascinée par cette saison 2, qui comme pour la première, demande au minimum deux visionnages. J’attends donc de retrouver tous ces personnages pour la saison 3 et nul doute que Sam Esmail continuera de façonner sa créature comme il l’entend.

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Mr Robot, USA Network, saison 2 de 12 épisodes. Diffusion actuellement de la saison 1 sur France2 le lundi à 22 h 40

 

 

 

 

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