The Fall : prendre le temps de parler des victimes et des violences faites aux femmes

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En ce 25 novembre, journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, il me semble plus qu’approprié, cher lecteur, chère lectrice, de t’écrire sur la série britannique The Fall, dont la troisième et dernière saison s’est achevée il y a peu.

Au premier abord, The Fall semble ressembler à une énième série policière qui traque un serial killer. Mais The Fall est bien plus que ça. Oui, il y a une traque, oui, il y a un serial killer, mais cette traque n’est absolument pas la finalité du récit, elle est le moyen de ce que ce récit veut nous dire sur notre société.

Mais au fait, The Fall, de quoi ça parle ? The pitch by Wikipedia : La série suit une enquête du Service de police d’Irlande du Nord (PSNI en anglais pour Police Service of Northem Ireland) sur une série de meurtres récents. Après 28 jours d’investigations sans résultats, la PSNI fait appel au Superintendant Stella Gibson (Gillian Anderson) de la Metropolitan Police Service pour réexaminer le dossier. Sous son commandement, la police locale doit traquer et arrêter un tueur en série, Paul Spector (Jamie Dornan), qui s’en prend à des jeunes femmes de Belfast, toutes brunes et jolies. L’une en réchappe mais ne se souvient de rien. 

Attention, ce billet comprend de gros spoilers.

La place donnée aux victimes et à leurs traumatismes

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The Fall reprend tous les codes de la série policière et les victimes sont donc bien présentes. Mais contrairement à des séries policières purement procédurales, le concept de chaque épisode n’est pas « une ou des victimes et un tueur qui changent à chaque fois ». Durant les trois saisons, on suit le même tueur et les mêmes victimes de ce tueur. The Fall a pour ambition de prendre le temps d’explorer tous les personnages et d’exposer les conséquences de ce qui nous est montré.

La violence est présente dans The Fall, de manière assez froide et crue. Mais cette violence n’est pas gratuite, elle ne sert pas seulement à “utiliser » les horreurs faites à des victimes femmes pour “mettre en exergue” un tueur homme.

Oui, les victimes de Paul Spector sont des femmes. Oui, ces victimes subissent des horreurs. Mais non, ces victimes ne sont pas de simples outils narratifs. Au fil des trois saisons, on prend le temps de les connaître, de retenir leurs noms, de ne jamais oublier qu’au-delà de leurs statuts de victimes, ces femmes étaient des êtres humains à part entière. Durant toute la durée de l’enquête, de la traque et de l’après-interpellation, la Superintendant Stella Gibson ne cesse de faire vivre la mémoire de ces femmes, leurs noms, ce qu’elles ont enduré, la vie qu’elles avaient. Stella Gibson ne veut jamais les réduire à n’être que de simples dossiers.

La victime avec laquelle le téléspectateur est invité à passer le plus de temps est Rose Stagg. Rose Stagg est une ancienne amante de Paul Spector, à l’époque où il ne s’appelait pas Paul Spector et c’est en grande partie grâce à elle qu’il a pu être identifié. Durant la saison 2, Paul enlève Rose, la garde prisonnière plusieurs jours, la filme de façon sadique, l’enferme dans le coffre de sa voiture. Rose est sauvée in extremis par Stella Gibson en toute fin de saison 2.  L’histoire de Rose Stagg aurait pu en rester là, mais durant la saison 3, le récit nous raconte l’après. Le douloureux après, pour Rose comme pour ses proches. L’une des forces de The Fall est de porter un discours fort à travers ses situations, mais aussi ses dialogues. Et c’est très souvent le personnage de Stella Gibson qui est la voix de ce discours. Durant cette saison 3, il y a deux scènes particulièrement fortes concernant Rose. Tout d’abord, celle entre Stella et le mari de Rose qui ne comprend pas comment sa femme a pu se “laisser enlever” si facilement, sans faire preuve d’aucune résistance, en étant aussi soumise, voire consentante. Ce discours est encore trop souvent généralisé suite à des agressions envers des femmes, en particulier des agressions sexuelles. Pourquoi n’a-t-elle pas crié ? Pourquoi ne s’est-elle pas débattue ? Pourquoi s’est-elle laissée faire ? Face à ces interrogations, Stella explique tout simplement une réalité qui échappe encore à une grande majorité de personnes et aux hommes en particulier : en cas d’agression, et en particulier en cas d’agression sexuelle, la peur ténanise, la peur invite à ne pas encore plus provoquer l’agresseur qui pourrait devenir encore plus violent. Et dans le cas particulier de Rose, Paul l’enlève chez elle, en pleine nuit, alors que son mari s’est endormi sur son canapé, que sa petite fille a été amadouée par Paul, alors que son bébé dort dans sa chambre. Rose est tétanisée et elle n’a qu’une seule peur : que Paul s’en prenne à son mari ou à ses enfants. Alors, elle ne dit rien, alors, elle rentre dans un espèce d’état second. La rage viendra ensuite alors qu’elle est filmée par son ravisseur. La deuxième scène importante concernant Rose est le debrief de sa captivité auprès de Stella. Il ne s’agit pas vraiment d’un échange en questions-réponses, mais avant tout de recueillir la parole de Rose qui, sortie de l’hôpital, peut enfin revenir sur ce qui s’est passé, son traumatisme, sa relation amoureuse passé avec son agresseur, ses angoisses. Alors que Stella Gibson est quasiment tout le temps dans le contrôle de ses émotions, elle se laisse totalement submerger par son ressenti face à cette parole libérée et brute, et ce d’autant plus qu’elle porte une responsabilité dans l’enlèvement de Rose.

Mais les victimes de Paul Spector ne sont pas les seules femmes qu’il tue. Ce sont toutes les femmes qui croisent sa route et qui sont dans sa vie. Car voyez-vous, Paul Spector est marié et père de famille d’une petite fille qu’il adore et d’un petit garçon qu’il délaisse. a priori, la famille Spector est une famille tout ce qu’il y a de plus banal. Mais Paul Spector n’est pas n’importe quel mari, n’importe quel père de famille et ses actes ont des conséquences pour sa famille.

Sally-Ann Spector est une infirmière en néo-natologie compétente et très appréciée de tous. Bien que son couple commence à battre de l’aile, elle n’imagine pas une seconde qu’elle est tombée amoureuse d’un psychopathe. Elle ne peut tout simplement pas car Paul maîtrise parfaitement son rôle. Mais Sally-Ann va commettre une faute qui ne lui sera pas pardonnée : elle a donné un faux alibi à son mari, ce qui a retardé son interpellation et fait une nouvelle victime. Et ça, la police, ou plutôt, les policiers masculins, ne peuvent pas et ne veulent pas le comprendre. Alors que le monde de cette femme s’écroule, qu’elle découvre les horreurs que cet homme qu’elle a aimé, avec qui elle a fait l’amour, a commises, le système est implacable : elle est fautive et elle doit être punie. Encore une fois, c’est à travers le personnage de Stella Gibson que la voix des femmes se fait entendre : elle met en garde sa hiérarchie sur la fragilité psychologique de Sally-Ann et sur la nécessité de lui apporter de l’aide. Mais Stella Gibson n’est pas entendue.

Autre personnage féminin de l’entourage de Paul Spector qui ne ressort pas indemne : Katie Benedetto, la jeune baby-sitter des enfants Spector. Katie est une ado, donc comme tout ado qui se respecte, elle se cherche et elle est fragile. D’autant plus fragile qu’elle a perdu son père. Katie aime enregistrer des vidéos YouTube où elle chante, elle est en rupture avec les adultes et elle n’est pas insensible au charme de Paul Spector. Ce dernier va donc l’utiliser à son avantage, jouant avec ses sentiments et trop heureux d’avoir du pouvoir sur cette jeune fille. Je ne vais pas te mentir, cher lecteur, chère lectrice, la façon dont Kate est dépeinte, en particulier durant la saison 2, ne nous permet pas d’être totalement en empathie avec elle, on a surtout envie de la secouer pour qu’elle se réveille et prenne pleinement conscience de ses actes et de qui est Paul Spector. Mais durant la saison 3, on perçoit bien mieux sa détresse et on a envie qu’elle s’en sorte. Et c’est à travers le personnage de Stella Gibson que la voix de l’audience se fait entendre, cette voix qui lui dit qu’elle ne doit pas gâcher sa vie pour cet homme qui se contrefiche totalement d’elle.

Paul Spector : un tueur misogyne dont la violence est ancrée dans une société sexiste 

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Paul Spector est objectivement un bel homme, mais il ne suscite absolument aucun fantasme. Oui, je sais, cher lecteur, chère lectrice, d’habitude, les tueurs psychopathes, j’ai tendance à les trouver sexy. Mais Paul Spector n’est ni Dexter Morgan, ni Hannibal Lecter. Alors que ces deux derniers sont deux personnages qui ne pourraient pas exister dans la vie réelle (et peuvent donc de fait être des objets de fantasme, même si on peut trouver ce type de fantasme un poil malsain, mais ceci est un autre débat), Paul Spector est totalement ancré dans sa réalité. Et sa réalité est qu’il est profondément misogyne. En tant que femme, en voyant les actes de Paul Spector à l’écran, je ressens la menace qu’il représente, la peur qu’il suscite et à aucun moment, ces sentiments ne peuvent mener au fantasme. Et c’est là encore une des forces de The Fall : ne pas transformer ce danger en quelque chose d’attirant, mais le montrer tel qu’il est.

Paul Spector déteste les femmes et il veut les contrôler par tous les moyens. Il ne peut supporter qu’une femme soit indépendante, autant dans sa vie professionnelle, que dans sa vie personnelle et la façon dont elle vit sa sexualité. Il doit leur montrer qui est le maître, les soumettre à sa loi. Il les espionne, viole leur intimité en dérobant des sous-vêtements, les viole, les tue par strangulation en prenant bien le temps de voir dans leurs yeux la mort qui arrive, met leurs dépouilles en situation tels des pantins. Il se met lui-même en situation, celui du mâle alpha.

Paul Spector exerce ce pouvoir sur toutes les femmes qu’il rencontre, pas seulement celles qu’il tue. Il se sent supérieur à sa femme Sally-Ann qu’il a choisie pour être la mère de ses enfants et qu’il ne respecte pas vraiment. Elle lui sert à se construire une façade de  mari et père de famille respectable, mais il ne l’aime pas, car étant un réel psychopathe, il est incapable de ressentir de l’amour véritable. Et pourtant, il semble aimer tendrement sa fille Olivia. Mais c’est plutôt l’idée qu’elle ait besoin de lui, qu’elle l’idolâtre comme toute petite fille idolâtre son père qui lui plaît. Et il n’hésite pas une seule seconde à l’utiliser pour espionner l’une de ses prochaines victimes ou à la manipuler.

Dans le cadre de sa mission de conseiller psychologique, là encore, il se place du côté de celui qui a le pouvoir et dont l’aide est précieuse, en particulier à l’égard des femmes. Il aime que cette femme battue, qui n’arrive pas à se remettre de la mort de son fils, ait tant besoin de lui, lui reconnaissance une expertise, soit attirée par lui. Il pousse son sadisme au paroxysme en conseillant à l’hôpital Annie Brawley, l’une de ses victimes qui lui a échappé et dont il a tué le frère quelques heures auparavant. Il se tient à côté d’elle, écoutant sa détresse, s’en délectant et en même temps lui apportant un réel réconfort. Un moment assez terrifiant.

Et bien sûr, il veut avoir le pouvoir sur Stella Gibson qui l’obsède. Elle représente tout ce qu’il déteste et en même temps, il admire ses qualités d’enquêtrice. Il viole son intimité en s’introduisant dans sa chambre d’hôtel pour lire son journal intime. Lorsqu’elle l’arrête une première fois, il se veut en charge de sa confession. Lorsqu’elle le confronte une deuxième fois, il est de nouveau dans une situation où il se sent supérieur et la scène où il l’agresse physiquement est particulièrement violente et terrifiante. Et lorsqu’il se donne la mort, de la même manière qu’il donnait la mort à ses victimes, il garde le contrôle ultime : Stella Gibson a tout fait pour le garder en vie alors qu’il avait été touché par balle afin qu’il soit condamné et il réduit à néant cette éventualité.

Durant cette saison 3, j’ai eu peur que Paul Spector ne soit excusé par rapport à ses traumatismes passés. Sa mère qui se suicide alors qu’il n’est qu’un pré-ado, les sévices sexuels dont il a été victime de la part d’un homme d’église dans un foyer, son amnésie de plusieurs années qui pourraient le présenter comme “vierge” des meurtres qu’il a commis. Mais non, il ne s’agit pas d’excuses, il s’agit d’un contexte. D’ailleurs, lui-même ne se cherche pas d’excuse, il savoure d’être aussi violent bien qu’il ne sache pas exactement pourquoi il l’est. Peu lui importe, tout ce qui compte, c’est le contrôle.

Les hommes ont peur des femmes car elles peuvent se moquer d’eux. Les femmes ont peur des hommes car ils peuvent les tuer. Stella Gibson, saison 2

Montrer un tueur de femmes pour ce qu’il est sans en faire un objet de fantasme est déjà une chose importante. Mais montrer que ce tueur de femmes s’inscrit dans une société sexiste, patriarcale où perdure encore et toujours la culture du viol est capital. Et The Fall prend pleinement le parti de suivre cette voie.

Si Paul Spector est un tueur misogyne, Stella Gibson est une flic féministe. Elle s’approprie tous les codes du pouvoir masculin : compétence, autorité, vie sexuelle pleinement assumée où c’est elle qui va chercher son partenaire et où les sentiments n’ont pas forcément leur place. Son personnage a des répliques sans équivoque sur la condition féminine et le combat que les femmes doivent mener chaque jour dans une société dont la construction leur est hostile.

The Fall dépeint la société sexiste dans laquelle nous vivons à travers plusieurs prismes : la condescendance des hommes de pouvoir envers les femmes, les violences conjugales, les agressions sexuelles par un proche (car oui, la très grandes majorité des agressions sexuelles et viols sont commis par des proches des victimes), le non partage des tâches domestiques…

Voilà pourquoi The Fall n’est pas une série comme les autres.

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The Fall, RTÉ et BBC 2, 3 saisons de 6 épisodes. Arrivée de la saison 3 sur Netflix le 1er décembre

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