Sherlock : faire exploser les codes pour raconter deux trajectoires

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Et bien voilà, Sherlock, c’est fini. Enfin, au moins pour un bon moment, bien que scénaristes, acteurs et producteurs aimeraient que l’aventure continue, mais les emplois du temps de certains d’entre eux compliquent largement l’affaire.

Tu le sais, cher lecteur, chère lectrice, Sherlock a une place toute particulière dans mon cœur. Et une place de taille. Sherlock est la série anglaise qui m’a donné le goût des séries anglaises. Sherlock est la série qui m’a fait découvrir Benedict Cumberbatch et m’a rendu dingue de cet acteur ô combien talentueux pour la vie. Sherlock est la série dont j’attendais chaque épisode avec fébrilité, dont j’ai été totalement folle durant presque sept ans et treize épisodes. Cet amour inconditionnel n’a pas été de tout repos et sans petites anicroches, mais une chose est sûre, Sherlock sera toujours à part dans mon univers de sériephile.

Et voilà qu’après presque sept ans et treize épisodes, une première ère de Sherlock se termine. Et forcément, cher lecteur, chère lectrice, je ne peux qu’écrire un ultime (enfin, je crois) billet sherlockien qui sera, je l’espère, à la hauteur de la relation particulière que j’entretiens avec ces personnages et ces histoires. Ce billet n’est pas le plus simple à écrire, loin de là, tant les idées virevoltent dans ma tête. Mais je me lance : « the game is on ! »

Attention, si vous n’avez pas encore vu la saison 4, ne lisez pas la suite car je spoile allègrement. Vous voilà prévenus.

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Steven Moffat et Mark Gatiss, des apprentis sorciers ?

Une chose est sûre, Sherlock est intimement liée à l’amitié et à l’imagination de ses deux cocréateurs Steven Moffat et Mark Gatiss (alias Mofftiss), mais aussi à sa productrice Sue Vertue, fille de la légendaire productrice Beryl Vertue et épouse de Steven Moffat. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Steven Moffat et Mark Gatiss ont été tout sauf des cocréateurs conventionnels.

Ces deux amis ne l’ont jamais caché : leur Sherlock est une fanfiction à échelle professionnelle. À l’origine, cela n’était même pas une série, mais tout simplement d’interminables discussions entre deux amoureux de l’œuvre de Conan Doyle et de ses différentes adaptations au cinéma et à la télévision, dans le train qui reliait Londres à Cardiff où se tourne Doctor Who. C’est Sue Vertue qui leur a lancé l’idée (et le pari) d’en faire une série et de la proposer à la BBC. La BBC est emballée par cette adaptation moderne et demande à ce que le pilot initial de 60 minutes (jamais diffusé mais disponible dans le coffret DVD de la saison 1 version anglaise) passe au format 90 minutes. Ce pilot est diffusé sur BBC One en juillet 2010. Le succès critique et public est immédiat et dépasse toutes les espérances. Forts de ce succès, Steven Moffat et Mark Gatiss décident d’adapter durant la deuxième saison les histoires les plus emblématiques de Sherlock Holmes. A Scandal in Bohemia, mais aussi l’hommage au film The Private Life Of Sherlock Holmes signé Billy Wilder (1970), dans A Scandal in Belgravia (2×01). The Hound of The Baskervilles dans The Hounds of Baskerville (2×02). The Final Problem dans The Reinchenbach Fall (2×03, Moftiss poussant la cruauté en n’annonçant une saison 3 que le lendemain de la diffusion de l’épisode). Cette deuxième saison diffusée à partir du 1er janvier 2012 suscite une hystérie mondiale. Sherlock devient un phénomène. Benedict Cumberbatch devient un phénomène (et je plaide coupable).

Ces deux scénaristes ne l’ont jamais caché : ils écrivent une série sur un détective, pas une série policière. Et ce qu’ils préfèrent relire dans les histoires de Conan Doyle : les passages entre Holmes et Watson plus que les enquêtes. Après avoir joué le jeu de maintenir l’équilibre entre les enquêtes et les relations entre les personnages durant les deux première saisons, Steven Moffat et Mark Gatiss, devenus incontournables pour la BBC et ayant sans aucun doute une très grande liberté, décident de casser leurs propres codes avec la saison 3, de brouiller les pistes de leur narration et d’encore plus développer la dimension méta (à savoir faire comprendre au public que la série est consciente d’être une série et d’être regardée). Ce changement de cap a été assez brutal, surtout que la saison 3, diffusée deux ans après l’insoutenable fin de la saison 2, a suscité des attentes presque inimaginables. Et tu le sais, cher lecteur, chère lectrice, ma relation à la saison 3 de Sherlock a été compliquée. Alors, avant d’entamer cette quatrième saison, j’ai évité le plus possible d’en savoir trop, j’ai décidé de n’avoir aucune attente particulière, si ce n’est d’accepter la main tendue par Steven Moffat et Mark Gatiss et de me laisser entraîner dans ce qu’ils ont eu envie de me raconter.

Bien qu’ils n’ont jamais voulu admettre avant la diffusion de cette quatrième saison qu’elle serait la dernière, Steven Moffat et Mark Gatiss savaient pertinemment qu’il s’agissait de la dernière avant au moins plusieurs années, voire la dernière tout court. Et ils ont construit les enquêtes de ce trois derniers épisodes comme des métaphores des trajectoires de Sherlock et John depuis leur première rencontre. Cette saison est également construite avec plusieurs références à ce qu’il nous a été proposé dans les deux premières saisons. Et forcément, The Final Problem, l’ultime épisode, l’épilogue de ce premier chapitre, comme l’appelle Steven Moffat, est la quintessence de ce processus. Il s’agit d’un huis-clos, les enjeux sont personnels, l’avenir de la fratrie Holmes est en jeu, l’enquête est une plongée suffocante dans le passé traumatique de cette famille, décidément pas comme les autres. The Final Problem est également construit en miroir avec The Great Game (1×03), miroir dont je reparlerai plus en détail plus tard dans ce billet (et ouais, je fais même du teasing, cruelle que je suis !). The Final Problem est également la métaphore de la fin de la série. En faisant exploser le 221b Baker Street, Steven Moffat et Mark Gatiss semblent mettre en image leur explosion des codes narratifs. En reconstruisant le 221b Baker Street, ils donnent à voir la reconstruction de ce décor avant chaque nouvelle saison. Ils poussent même le vice à nous montrer un John et un Sherlock reprenant leurs folles aventures en soulignant que ce qu’il restera toujours de John et Sherlock sont leurs folles aventures, alors que depuis deux saisons, ils avaient mis ces folles aventures au second plan, et laissant entendre que si la série devait revenir un jour, ces folles aventures seraient elles aussi de retour. Sacrés Mofftiss !

Certes, Steven Moffat et Mark Gatiss n’ont pas fait les choses à moitié avec cette quatrième saison, ils ont poussé très loin le curseur et n’ont pas eu peur d’avoir recours à des arcs narratifs qui peuvent sembler outranciers, voire frôler le ridicule. Mais voilà, même si Steven Moffat et Mark Gatiss sont parfois trop gourmands, trop conscients d’eux-mêmes, même si parfois, ils comblent les 90 minutes avec certaines scènes inutiles narrativement ou alors des artifices de réalisation peu subtils à mon goût, j’ai fini cette quatrième saison sous le choc, totalement embarquée émotionnellement dans le voyage personnel qu’ils ont voulu pour leur John Watson et leur Sherlock Holmes.

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John Watson : assumer ses faiblesses 

La série a beau s’appeler Sherlock, elle ne parle pas uniquement du célèbre détective, mais avant tout et surtout de la très belle amitié entre John Watson et Sherlock Holmes (amitié qui ne se transformera jamais en histoire d’amour en déplaise aux “fans” adeptes du Johnlock qui ont craché leur haine à l’équipe et aux acteurs de la série sur les réseaux sociaux car ils n’ont pas eu leur histoire d’amour entre ces deux hommes. Mais comme le disait si bien John à Sherlock dans The Great Game, la fascination et l’admiration vont inévitablement finir par se transformer en haine. Du moins, chez certains).

John n’est pas le souffre-douleur ou le faire-valoir de Sherlock, il devient rapidement son égal. Et s’il a sauvé la vie de Sherlock, comme celui-ci le dit dans The Sign of Three (3×02), John a lui aussi été sauvé par sa rencontre avec Sherlock.

Durant The Six Thatchers (4×01) et The Lying Detective (4×02), c’est John qui est particulièrement mis en avant pour le mener au bout de son voyage : accepter ses faiblesses. Steven Moffat et Mark Gatiss ont pris un triple risque pour raconter la conclusion de la trajectoire de cet homme : en faire un homme qui trompe sa femme qui vient de mettre au monde un bébé, tuer Mary et au final, réduire l’importance de ce personnage en tant que tel et, enfin, mettre en péril le lien qui unit John et Sherlock. Je ne vais pas te mentir, cher lecteur, chère lectrice, ce triple risque a divisé. Je ne vais pas te mentir, cher lecteur, chère lectrice, ce triple risque a pour moi été payant.

Alors oui, John Watson rencontre une jolie jeune femme dans le bus, flirte avec elle et entretient une relation faite de nombreux textos. En d’autres termes et en allant vite : un beau crevard. Mais quitte à passer pour une insensible glorifiant l’adultère, cette storyline, que ce soit sur le fond ou la forme, m’a touchée. John Watson n’a jamais été le roi des romantiques et a très souvent été un goujat avec ses différentes conquêtes. Et même si Mary, Sherlock et le public, ont mis John sur un piédestal, il n’est qu’un être humain. On pourra me rétorquer que cette storyline de l’adultère n’est rien d’autre qu’une blague de mauvais goût puisque la mystérieuse et séduisante E. n’est autre que le big villain de la saison et qu’elle s’est jouée de John sans aucun état d’âme. Mais, pour moi, il n’en est rien. Cette storyline dit quelque chose d’important du personnage de John pour le public, mais aussi pour lui-même.

Il est maintenant temps de parler de la mort de Mary Watson. Sache, cher lecteur, chère lectrice, que souvent, la mort du love interest du héros ou de l’héroïne n’est pas toujours utile et sert avant tout à faire évoluer le héros ou l’héroïne en question. Je ne peux nier que la mort de Mary sert à faire évoluer John et je ne te cache pas, cher lecteur, chère lectrice que cette scène ne m’a pas vraiment émue, toute agacée que j’étais pas un effet de réalisation superflu (je vote pour une pétition interdisant les ralentis pour les scènes de bastons ou de coups de feu). La mort (ou tout du moins la disparition) de Mary Watson n’est guère une surprise étant donnée qu’elle fait partie du canon de l’œuvre de Conan Doyle. Mais bien évidemment, Steven Moffat et Mark Gatiss auraient pu se jouer du canon et réserver un autre sort à Mary Watson. Sauf que leur Mary Watson est une ancienne tueuse de la CIA dont le passé violent ne peut que mener à sa perte et non, Sherlock, ne peut pas la sauver indéfiniment. The Six Thatchers, qui se termine par la mort de Mary, est une ode au personnage. Une ode parfois trop appuyée et avec quelques scènes inutiles, mais une ode tout de même. Depuis son introduction dans Sherlock, Mary n’a jamais été un personnage de second plan et si l’on peut regretter qu’un tel personnage prometteur ait disparu si vite, elle fera toujours partie du cœur de la série. Si la mort de Mary ne m’a pas totalement touchée, j’ai été totalement bouleversée par la façon dont Steven Moffat et Mark Gatiss ont décidé de continuer à la faire exister dans The Lying Detective. L’astuce narrative de faire exister un personnage mort à travers une hallucination reflétant le subconscient de la personne qui crée cette hallucination n’a bien sûr rien de nouveau. Mais l’écriture et l’interprétation de ces interactions sont d’une grande justesse et d’une grande simplicité. Elles accompagnent tout l’épisode et la confrontation finale de John à sa trahison envers Mary (et donc regarder en face ses faiblesses), est sublime, servie par un Martin Freeman au meilleur de son talent.

Le troisième pari de Steven Moffat et Mark Gatiss a été de déstabiliser l’amitié entre John et Sherlock. John a plusieurs fois été en colère contre Sherlock durant les trois premières saisons, mais la douleur infligée par la mort de Mary et la propre culpabilité de John ont totalement ébranlé le lien entre les deux hommes. Perturber à ce point une dynamique qui est au cœur du récit depuis 11 épisodes est à double tranchant et peut s’avérer désastreux. Mais là encore, les deux scénaristes ont su faire preuve de justesse et utiliser à merveille la relation entre les talentueux Martin Freeman et Benedict Cumberbatch. The Lying Detective, qui est à la fois une course contre la montre pour arrêter un serial killer et pour sauver l’amitié entre ces deux hommes, est fascinant (malgré, une nouvelle fois, des effets de réalisation trop appuyés).

Sherlock Holmes : la nécessité de se connecter à l’autre et à ses émotions

Et voilà maintenant le moment d’écrire sur la trajectoire du personnage de Sherlock. La rédaction de cette dernière partie de mon billet n’est pas la plus simple, tant ce personnage et sa trajectoire ont eu une résonance particulière pour moi (je te rassure tout de suite, cher lecteur, chère lectrice, je n’ai pas de sœur cachée dans une prison secrète. Enfin, je crois). L’humanisation de Sherlock a été voulue par Steven Moffat et Mark Gatiss dès le départ. En 2012, lors de la projection en avant-première de A Study in Pink dans les locaux de France Télévisions en présence de Steven Moffat, j’ai eu l’occasion de questionner le cocréateur sur cette humanisation de Sherlock, encore naissante en saison 2. Il a alors répondu que cette évolution était en effet prévue dès le départ. Puisque leur Sherlock et leur John sont bien plus jeunes que leurs versions originales dans l’œuvre de Conan Doyle, on découvre tout d’abord un Sherlock écrit comme un enfant qui, au fil de ses aventures aux côtés de John, va grandir à la fois en tant que personnage et en tant qu’homme (inutile de te préciser, cher lecteur, chère lectrice, que mon cœur battait la chamade au moment de poser ma question et qu’il est toujours très impressionnant d’avoir Steven Moffat te répondant droit dans les yeux à quelques mètres seulement. Car bien sûr, j’étais assise au premier rang).

Avec cette saison 4, l’humanisation de Sherlock arrive forcément à son terme. Steven Moffat et Mark Gatiss ont décidé d’achever totalement cette évolution dans The Final Problem, construit comme le miroir négatif de The Great Game (1×03). Hasard du calendrier de production, The Great Game a été le premier épisode de la première saison à être tourné, bouclant ainsi la boucle avec le dernier de la quatrième saison. Dans The Great Game, Moriarty joue au chat et à la souris avec Sherlock en lui soumettant des énigmes à résoudre dans un temps limité, sous peine que des personnes choisies au hasard, et piégées avec des explosifs, n’explosent. Et la dernière personne piégées est un petit garçon. Dans The Final Problem, Eurus met Sherlock, John et Mycroft dans la position de rats de laboratoires, sommés de résoudre des énigmes ou des dilemmes de vie ou de mort, dans un temps limité, sous peine qu’une petite fille perdue dans un avion, où tous les adultes dorment ou sont morts, ne s’écrase sur Londres. Dans The Great Game, Moriarty fait exploser les fenêtre du 221b Baker Street. Dans The Final Problem, Eurus fait exploser tout le 221b Baker Street. Dans The Great Game, Moriarty termine la partie en mettant en péril John. Dans The Final Problem, Eurus termine la partie en mettant en péril John. Dans The Great Game, il s’agit vraiment d’un jeu, à la fois pour Moriarty et pour Sherlock. Sherlock se délecte de ces énigmes, d’être ainsi stimulé par Moriarty qu’il considère comme un égal et qu’il admire, bien qu’il veuille le battre. Lorsque les personnes piégées interagissent au téléphone avec Sherlock, il ne prend jamais vraiment en compte leur détresse, il n’a quasiment aucune empathie pour elles, au point qu’il déçoit John : « I disapointed you » « It’s good, it’s good deduction, yeah » « Don’t make people at heroes John, heroes don’t exist, and if they did, I wouldn’t be one of them » Dans The Final Problem, Sherlock n’est plus du tout le même et il ne s’agit plus de jouer. Il est en totale empathie avec cette petite fille terrorisée dans cet avion, il est profondément ébranlé par les épreuves auxquelles lui, John et Mycroft sont soumis.

La plus grande force ce cette quatrième saison, et de cet ultime épisode, est de confronter Sherlock à son traumatisme d’enfance refoulé. Traumatisme qui l’a rendu tel qu’il est. Confrontation qui va enfin lui permettre d’avancer et de réaliser pleinement à quel point il est nécessaire de se connecter à l’autre et à ses émotions. Depuis A Study In Pink (1×01), Sherlock est très sûr de lui, de son excellence mais aussi de ce qu’il est intrinsèquement :  « a high functioning sociopath », qui n’a besoin de personne et surtout pas de s’embarrasser de futiles émotions et attachements. Il revendique ce droit, cette étiquette qu’il s’impose et crie à qui veut l’entendre qu’il a seul décidé d’être ainsi. Mais à partir de la saison 3, Steven Moffat et Mark Gatiss ont commencé à distiller quelques indices sur le passé douloureux de Sherlock comme ces énigmatiques images d’enfance autour du chien Redbeard ou ces énigmatiques références à ce menaçant vent d’est. Dans The Abominable Bride (épisode spécial de Noël diffusé en 2016), lorsque Sherlock s’isole dans son palais mental alors que Moriarty semble refaire surface, il imagine une conversation entre lui-même et John où John lui demande qui l’a rendu ainsi, question à laquelle Sherlock répond, bien évidemment, qu’il s’est fait lui-même ainsi. Mais en confrontant ainsi son inconscient, il fait apparaître que oui, il est bien devenu ainsi à cause de quelqu’un. Et en imaginant une organisation secrète de femmes derrière la conspiration de la mariée revenue d’entre les morts, son inconscient met en exergue une figure féminine. Et pas n’importe quelle figure féminine: sa sœur Eurus. Je ne te le cache pas, cher lecteur, chère lectrice, sortir la carte de la sœur dont personne n’a jamais entendu parler et qui s’avère être la plus psychopathe et incontrôlable de la fratrie Holmes est plus que casse-gueule. Mais voilà, parce que c’est la fratrie Holmes, et la famille Holmes au sens large, qui est au cœur des enjeux, et bien, cela m’a touchée en plein cœur. Si The Great Game et The Final Problem sont construits comme un miroir, Sherlock et Eurus fonctionnent également en miroir. Leur première réelle rencontre au sein de cette prison secrète joue visuellement sur la symbolique du miroir en jouant avec la vitre de la cellule d’Eurus. Vitre réelle et métaphorique entre deux êtres au lien très particulier. The Final Problem (mais aussi Sherlock en mêlant la figure féminine et Moriarty dans The Abominable Bride) semble vouloir nous dire que Moriarty et Eurus auraient pu être la même personne (et le trait est parfois trop appuyé, il faut bien le reconnaître), mais ce n’est bien évidemment pas le cas. Moriarty est un psychopathe qui se contrefiche totalement d’en être un et de ne pas ressentir d’émotions. Eurus est restée une petite fille terrorisée par ce qu’elle est, par son incapacité à ressentir quoi que ce soit, par son incapacité à créer un lien avec Sherlock. Enfermée depuis son enfance, condamnée d’office, elle a continué à être ce que son grand frère Mycroft attendait d’elle : être une psychopathe incontrôlable et terriblement dangereuse. Mais dès qu’elle a l’occasion de sortir de sa prison, sa première action est de s’approcher de Sherlock et de John. Comme Moriarty, elle utilise des subterfuges pour approcher Sherlock avant de révéler sa réelle identité, mais à l’inverse de Moriarty, elle est en demande émotionnelle. Et la finalité de The Final Problem est simple : qu’enfin Sherlock vienne sauver Eurus. Et parce qu’il a entrepris un voyage émotionnel grâce à John, il est maintenant capable de tout mettre en œuvre pour sauver Eurus. Durant cette quatrième saison, et dans The Final Problem en particulier, les prestations de Benedict Cumberbatch et Sian Brooke sont impressionnantes, aidés par les trois mois passés ensemble sur la scène du Barbican pour Hamlet (et non, je n’avais absolument pas reconnu Sian Brooke).

Je ne peux pas terminer ce billet sans parler de LA scène entre Sherlock et Molly dans The Final Problem. Tu le sais sans doute, cher lecteur, chère lectrice, j’ai aimé Molly Hooper dès sa première scène dans A Study in Pink et je suis devenue une fervente membre du Sherlolly (fans rêvant d’une histoire d’amour entre Sherlock et Molly) dès A Scandal in Belgravia. En aimant Molly Hooper, j’ai également appris à admirer son interprète Louise Brealey, à la fois en tant qu’artiste qu’en tant que femme. Si John est le moteur de l’humanisation de Sherlock, Molly est le curseur de ce processus. Molly apparaît assez peu au fil de quatre saisons et Louise Brealey la voit comme le triagle d’un orchestre. Mais Steven Moffat et Mark Gatiss lui réservent à chaque saison des moments avec Sherlock qui brisent à chaque fois mon petit cœur. Dans The Great Game, Moriarty voit avant tout Molly comme le moyen d’approcher Sherlock et dans The Reichenbach Fall, il n’anticipe pas que Molly puisse faire partie de l’équation lorsqu’il s’agit de faire tomber Sherlock. Dans The Final Problem, Eurus a parfaitement compris le lien qui unit Sherlock et Molly et va cruellement s’en servir. Cette scène résonne en miroir avec la scène de l’humiliation de Molly par Sherlock à Noël dans A Scandal in Belgravia. Dans A Scandal in Belgravia, Molly subit le Sherlock qui ne peut s’empêcher d’agir comme le dernier des cons pour prouver que les conventions émotionnelles de Noël l’ennuient au plus haut point. Mais il se rend compte qu’il l’a blessée sans avoir eu l’intention de le faire et pour la première fois dans la série, il le regrette. Molly n’est pas totalement passive dans cette scène, elle confronte Sherlock à sa cruauté (la scène avait d’abord été écrite sans riposte de Molly et c’est Louise Brealey qui a proposé que ce soit le cas. Je remercie Steven Moffat de l’avoir écoutée), mais c’est Sherlock qui contrôle la situation. Dans The Final Problem, toute la dynamique est inversée. Sherlock est passif, en demande et subit impuissant de faire consciemment du mal à Molly sous la contrainte. Et c’est Molly qui va prendre le pouvoir de ce jeu cruel auquel Eurus soumet Sherlock. Mais, dans un sens, la cruauté d’Eurus va être bénéfique. Elle permet à Sherlock de dire enfin à voix haute et avec sincérité (oui, avec sincérité, car l’amour ne se limite pas au seul sentiment amoureux), toute l’affection qu’il porte à Molly. Elle permet à Molly d’obliger Sherlock à le faire, à enfin entendre les mots qu’elle a toujours voulu entendre et de tourner la page tout en gardant toujours des sentiments pour cet homme. Les prestations de Benedict Cumberbatch et Louise Brealey sont d’une force et d’une justesse qui m’ont totalement bouleversée. Alors oui, dans une interview où il est questionné au sujet du sort réservé à Molly dans The Final Problem, Steven Moffat ne peut s’empêcher de sortir la carte du scénariste insensible et provocateur, comme très souvent en interview. Mais peu m’importe, car la seule chose qui importe, ce sont les larmes qui coulent à chaque fois que je vois cette scène (car oui, j’ai déjà vu cette scène plusieurs fois).

Et bien voilà, cher lecteur, chère lectrice, tu es arrivé(e) à la fin de ce billet fleuve (et merci de l’avoir lu jusqu’au bout !). J’espère que ce voyage au cœur de ma vision de Sherlock t’aura intéressé(e). Une chose est sûre, cette série et ces personnages seront toujours présents à mes côtés.

 

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3 réflexions au sujet de « Sherlock : faire exploser les codes pour raconter deux trajectoires »

  1. Magistrale analyse de Sherlock.
    Alors même que je viens de revoir les trois premières saison, je n’avais pas vu ce jeu de miroir entre The Great Game et The Final problem.
    J’embrasse ta vision de l’évolution de la série et des personnages.
    Et je rêve également d’une histoire d’amour entre Sherlock et Molly. Ce personnage m’émeut profondément.
    Tu as su rendre l’intensité et l’émotion de cette quatrième saison !
    Bravo.
    Rosement vôtre
    P.

  2. J’ai beaucoup aimé ton billet. N’ayant pas revu The Great Game depuis mon visionnage de la saison 1 je n’ai pas vu cet effet miroir mais je trouve ça passionnant.
    Sherlock est une série qui ne m’a jamais déçue, plutôt surprise. J’ai tout de suite aimé le côté proche des personnages. La saison 3 a été pour moi un bijou sur ce point. Et que dire de cette « ultime » saison 4, bouleversante a plus d’un titre.
    Merci pour ton partage avec nous sur cette série. En espérant une nouvelle saison (même lointaine) pour retrouver ton enthousiasme communicatif.

    • Merci beaucoup pour ce très gentil commentaire. Et oui, ne perdons pas espoir de revoir ces personnages tant aimés un jour !!

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