Désorientale de Négar Djavadi, un récit envoûtant

Tu ne rêves pas cher lecteur, chère lectrice, c’est bien un nouveau billet qui vient d’être publié. Je sais, depuis un moment déjà, tu as tous les droits de te sentir délaissé.e. Je n’ai guère d’excuse à te donner, les jours, semaines et mois passent sans que je ne prenne le temps de me poser devant mon clavier. Et pourtant, des idées de billets naissent souvent. Alors oui, cher lecteur, chère lectrice, tu es en droit de me traiter de “feignasse”, mais reconnais que l’attente vaut à chaque fois le coup et que me lire à nouveau est toujours un enchantement ! (n’oublie pas, la modestie, c’est très surfait !)

Et aujourd’hui, il ne sera pont question de récit sériel, mais de récit écrit. Oui, oui, un livre. Et pas n’importe lequel : Désorientale, signé Négar Djavadi. Cela fait des mois que je me dis qu’il faut que j’achète ce livre, suivant l’auteure sur Twitter et n’entendant que des éloges à son sujet. Mais comme pour l’écriture de billets, le temps que je consacre à la lecture est malheureusement très réduit, consacrant une très grande partie de mon temps libre tout au long de l’année dans la plongée au cœur de récits sériels. Toutefois, chaque année, durant mes vacances d’été, je prends le temps de lire. Et c’est ainsi, alors que mes vacances d’été ont débuté il n’y a pas si longtemps (désolée, mais des vacances commencées fin août sont toujours des vacances d’été, l’automne n’arrive officiellement que le 21 septembre, non mais !), que je me retrouve dans une librairie pour acheter un livre pour ma nièce aînée et que vois-je bien en évidence sur une étagère ? Désorientale. Ni une, ni deux, me voilà repartie avec deux livres sous le bras, bien décidée à me plonger dans ce récit trop longtemps repoussé. Mes attentes ont été plus que comblées et le voyage qui m’attendait a été un enchantement.

Mais au fait, Désorientale, de quoi ça parle ? Petit tour par la quatrième de couverture : Si nous étions en Iran, cette salle d’attente d’hôpital ressemblerait à un caravansérail, songe Kimiâ. Un joyeux foutoir où s’enchaîneraient bavardages, confidences et anecdotes en cascade. Née à Téhéran, exilée à Paris depuis ses 10 ans, Kimiâ a toujours essayé de tenir à distance son pays, sa culture, sa famille. Mais les djinns échappés du passé la rattrapent pour faire défiler l’étourdissant diaporama de l’histoire des Sadr sur trois générations : les tribulations des ancêtres, une décennie de révolution politique, les chemins de traverse de l’adolescence, l’ivresse du rock, le sourire voyou d’une bassiste blonde…

Un récit singulier à la première personne du singulier

Cela ne va guère te surprendre, cher lecteur, chère lectrice, j’aime les récits où le je est pleinement assumé. Et en littérature, ce procédé narratif est plus que souvent utilisé. Mais il ne suffit pas d’écrire je pour pleinement prendre le récit à son compte. Tout procédé narratif peut être artificiel, s’il se réduit à n’être qu’un outil, s’il ne sert pas pleinement à donner vie à un récit en particulier. Et bien sûr, en donnant la parole à Kimiâ, Négar Djavadi ne commet pas cet impair. Dès les premières phrases, on sait tout de suite que ce je est réel et qu’il va être merveilleux de suivre cet être singulier nous raconter ce récit singulier (alors, bien sûr, le fait que la narratrice engage à plusieurs reprises le lecteur et la lectrice par un « lecteur » ou « cher lecteur » n’a absolument pas réduit à néant toute velléité d’objectivité de ma part. Absolument pas).

Kimiâ ne se contente pas de dire je, elle a la totale mainmise sur la manière dont elle nous livre son récit. Avec Désorientale, il ne faut pas s’attendre à un récit linéaire. Alors que Kimiâ fait ce qui est la raison d’être d’une salle d’attente, à savoir attendre, à ce moment si important de sa vie (désolée, cher lecteur, chère lectrice, tu n’en sauras pas plus, c’est à Kimiâ de te raconter cela, pas à moi), son esprit ne cesse de vagabonder et de plonger dans ses souvenirs sans aucune considération chronologique. Mais je te rassure tout de suite, cher lecteur, chère lectrice, même si ce procédé narratif est particulièrement casse-gueule, Négar Djavadi le maîtrise à merveille. Elle ne nous perd jamais, ce labyrinthe est d’une absolue fluidité et c’est un bonheur immédiat de se laisser prendre la main par Kimiâ. On reconnaît là la patte de scénariste de Négar Djavadi (car oui, Nagar Djévadi est scénariste, d’où le fait que je l’ai découverte et suivie sur Twitter. Vive la magie de Twitter) : toutes les étapes du récit sont parfaitement maîtrisées, tous les personnages prennent vie en un instant, ont leurs voix propre, leur existence propre et pas à un seul moment, on ne subit cette maîtrise qui semble être la chose la plus naturelle et la plus simple du monde. La preuve de l’absolue maîtrise de l’écriture. CQFD.

Raconter l’Histoire, des histoires, un pays, un exil, une famille, l’intime

Au-delà de la forme si particulière et réjouissante de ce récit, Désorientale est un roman qui embrasse plusieurs récits à la fois, plusieurs strates qui ne cessent de s’entremêler. À travers l’histoire de Kimiâ et de la famille Sadr, c’est l’histoire de l’Iran depuis la fin du XIXe siècle qui s’offre à nous. Et je ne vais pas te mentir, cher lecteur, chère lectrice, en bonne Occidentale de base, ma connaissance de l’histoire de ce pays est plus que limitée est biaisée par la façon dont il est perçu par l’Occident : une société occidentalisée avant la chute du shah, la chute du shah, l’arrivée des mollahs, l’obscurantisme qui y sévit depuis. Grâce à Désorientale, je découvre ce qu’était l’Iran avant l’Occident, ce qu’a vraiment signifié l’occidentalisation du pays, la façon dont la Révolution a été vécue, le sort réservé aux opposants politiques. Et en bonne Occidentale, le récit de Kimiâ, en partie né des histoires racontées oralement par l’un de ses oncles, me plonge dans un univers proche des Mille et une nuits avec des lieux tels que Mazandaran, Alborz, des noms tels qu’andarouni, des noms tels que Montazemolmolk, Nour, Parvindokht, Mirza-Ali.

Bien sûr, à travers l’histoire de la famille Sadr, c’est une histoire de la résistance politique qui est racontée. L’histoire d’un homme Darius et d’une femme Sara qui ont leurs idéaux chevillés au corps et qui ne cesseront jamais de les exprimer et de vivre selon leurs principes. Un courage et un entêtement qui entraînent leurs filles Leïli, Mina et Kimiâ dans une vie faite de bouillonnement intellectuel, d’excitation, de danger, d’angoisses et surtout d’exil. L’une des grandes forces de Désorientale est de montrer la violence de l’exil. La violence de quitter une vie, une famille, des amis, une culture, un pays que l’on ne reverra sans doute jamais. La violence d’arriver dans un pays idéalisé qui ne renvoie pas un miroir idéal. La violence de devoir se construire à nouveau et de devoir se déconstruire pour y parvenir. La violence de ne plus jamais être le même être qu’on a été. Ce n’est qu’une fois arrivée presque à la fin du roman que j’ai pris conscience à quel point l’histoire de la famille Sadr résonnait avec celle de ma famille paternelle : une guerre civile (celle d’Espagne), l’opposition à une dictature (le franquisme), la vie au sein d’une dictature, le départ en catimini pour la France, l’arrivée en Ariège dans les années 1950, ne revenir dans le village natal que bien des années plus tard. Village natal dans lequel j’ai aussi mes racines et tant de bons souvenirs.

Mais que serait Désorientale sans Kimiâ ? Cette narratrice hors du commun avec qui nous explorons tant de choses. L’entrée dans l’intime de ce personnage tout au long du roman m’a beaucoup touchée et les dernières pages ont rendu mes yeux humides. Kimiâ et les Sadr resteront longtemps à mes côtés. Merci Négar Djavadi pour ce cadeau.

Désorientale, par Négar Djavadi, éditions Liana Levi

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